Bernard Félicien


Gabriel Battut : 30 septembre 1940

Témoignage manuscrit de l’abbé Félicien Bernard

Le 1er mai 1943 était tout proche. On me fixa donc cette date mémorable, universellement connue, pour me rendre à Ploemeur où je coucherais et prendrais mes repas. Je saisis mon deux-roues, y attachai ma valise et les deux chemises qu’elle contenait, et mis le cap à l’ouest. J.-P. Calloch avait écrit « Er gornog e zo d’emd. Ni bieù en gornog, l’ouest est à nous, l’ouest nous appartient. ». Aujourd’hui, s’il avait vécu, il aurait écrit : « les os des vieux Celtes ont tressailli dans la froidure de leurs tombeaux. ». Car l’ouest ne nous appartenait plus, l’ouest était « occupée » et, depuis quelques mois, l’ouest subissait de terribles évènements. Bombardements des 14 et 15 janvier où il ne fut pas trop difficile de brûler Lorient et ses environs. L’abbé Bertho, dépêché à Lorient pour créer « la nouvelle paroisse de l’Eau Courante et futur recteur de ladite paroisse » (insensé) qui prenait ses repas et y couchait dans une chambre contiguë à la mienne et pas rassuré, frappa à ma porte et me cria « Vous dormez ? »-« Non, lui répondis-je. Le tintamarre de cette ferraille m’en empêche ». Je me levai lorsque le bruit cessa. Tous deux firent alors le tour de la ville, jusqu’à La Bôve. Tout flambait.

Je n’ai aucune note des bombardements qui suivirent. Je me souviens tout de même et pour cause de celui du 7 février sur Keryado, dont on chiffre à une trentaine le nombre de victimes. J’avoue ne pas savoir.

Deux jeunes capucins, l’un Nantais, l’autre Alsacien, venus sauver leur magnifique bibliothèque avenue de la Marne, logeaient ce soir-là au presbytère et me soufflaient « Nous voudrions savoir ce qu’est un bombardement »-« Vous serez sans doute servis ce soir, leur dis-je, car tout-à-l ’heure, un avion anglais ou américain à rôdé longtemps au-dessus de la ville et je pense que c’est un mauvais présage ».

À 7 heures du soir, j’avais rencontré dans la rue de Belgique Madame Duliscouët et sa fille, venues à Keryado prendre du linge. « Attention ! Attention, leur avais-je recommandé »-« Nous partons demain matin » m’avaient-elles répondu. Il était 19h.

Et la danse funèbre s’ouvrit vers 20 heures pour se terminer une heure plus tard. La tragédie terminée, du moins nous le pensions, avec mes deux capucins, nous essayâmes de sauver du meuble chez monsieur Moreau, ébéniste, quand on vint me prévenir qu’au café Robic et à la charcuterie Rustual, il y avait de la casse, des blessés et des morts. A l’époque, je savais courir et je me précipitai donc vers le lieu qu’on m’avait désigné. Spectacle de désolation, spectacle de guerre ! Éclairés par de simples bougies, étendus sur des brancards, des hommes et des femmes gémissaient. Une jeune fille de seize ou dix-sept ans, à travers ses lèvres déchirées, me criait comme elle pouvait : « Je ne veux pas mourir. » Et comme si j’en avais été sûr, je la consolai comme je pus en lui disant : « Mademoiselle, vous ne mourrez pas. » Cette femme est-elle encore vivante ? Qui la connaîtrait ?

Ce n’était pas fini, car le lendemain matin, on vint me rappeler, pour qu’à nouveau je me rendisse sur les lieux où cette maudite machine de guerre était tombée et avait causé tant de malheur. Une femme, Madame Rustuel mère, retenue par les jambes, gémissait et demandait à corps et à cri qu’on la retirât de son intenable position. Malgré les conseils contraires, je me décidai à ramper jusqu’à l’endroit d’où provenaient ces plaintes, à plus de dix mètres, estimais-je, de l’entrée de ce trou noir. J’y allais, non pas évidemment pour sortir cette malheureuse, mais pour la réconforter et l’encourager à tenir bon jusqu’au bout. On y travaillait dur, lui disais-je, mais on ne pouvait aller trop vite, en raison des risques d’éboulement.

Et après avoir donné l’absolution à cette pauvre femme, je repris la même voie de retour, en me glissant sur je ne sais combien de corps nus et froids, alignés là comme s’ils avaient été fauchés par un peloton d’exécution. Madame Duliscouët et sa fille étaient là. Leurs deux valises intactes dans leur salle de séjour, témoignaient que leur voyage vers des lieux plus calmes s’était arrêté là. Et savez-vous ce qui me fut offert par monsieur ou madame Robic à la sortie de mon tunnel ? Un petit verre de Byrrh que je n’avais vraiment pas mérité, retiré de derrière les fagots d’avant-guerre. Oh ! les braves gens !

Je l’ai dit : il y eut d’autres bombardements, le 9 février par exemple. Quelques jours plus tard, une bombe incendiaire traversa toit et plafond de sa maison pour venir fracasser directement la tête de la propriétaire assise dans sa cuisine.

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