Carné Michel de


Souvenirs de l’Orient de ma jeunesse à l’occident de ma vie

Dans les années 1935-1940, une fois par semaine, nos parents allaient à Lorient pour les courses importantes. Ils emmenaient souvent avec eux quelques-uns de leurs sept enfants (le huitième était né le 11 mai 40) pour les vêtir ou les chausser. L’été, pour aller à la plage du Fort Bloqué, il nous fallait alors franchir le pont Saint-Christophe et traverser tout Lorient. C’était pour nous l’occasion d’essayer de compter à marée basse les centaines de pieux émergeant de la vase du Scorff. Au temps de la marine à voile, ils servaient à retenir les bois mis à tremper pour la construction navale.
Nos parents habillaient alors leurs quatre garçons à Saint-Rémy, grand magasin situé à l’angle de la place Alsace-Lorraine et de la rue de la Patrie.
On y trouvait pour les jours de fête ces fameux costumes marins pour enfants, identiques en tous points à l’uniforme de la Royale. À cette différence près que le pantalon était sans jambes et qu’en cas d’urgence, le devant ou l’arrière boutonnés sur les côtés de la culotte s’abaissaient comme le battant d’un secrétaire. Quoi de plus simple ?
Presque tous les voyages à Lorient se terminaient par un moment de recueillement à l’église Saint-Louis, (dont le premier autel, qui date du 18e siècle se trouve aujourd’hui, un peu à l’étroit entre ses deux anges monumentaux, dans l’église paroissiale de Penquesten construite en 1837) et dédiée elle aussi à Notre-Dame des Victoires.
S’ensuivait un quasi-pèlerinage aux Halles Saint-Louis, où Louis, notre cher père, grand pêcheur d’eau douce devant l’Éternel, mais friand de poissons et de fruits de mer, venait contempler, généralement sans acheter, les énormes merlus de l’Atlantique et les langoustes de Mauritanie. Pour le seul plaisir des yeux à la vue du noble poisson remonté des abysses. Gastronome averti, notre père avait un faible pour le merlan. Eh bien sûr, au printemps, pour les sardines et les maquereaux arqués comme les concombres d’autrefois. Ces poissons se vendaient alors, non seulement aux Halles mais aussi à la brouette dans les rues de Lorient. En fin d’après-midi leur arrivée était annoncée par des " À la fraîche !, À la fraîche ! " psalmodiés par des poissonnières en coiffe de Lorient.
Ce sont là, parmi bien d’autres, quelques-unes des raisons pour lesquelles j’aimais Lorient et j’aimais aller à Lorient. Je l’aimais pour sa modernité et son regard tourné vers le large. Rien de commun avec son aînée Hennebont, magnifiée par sa basilique et son château-fort, mais dont l’activité portuaire se réduisait à l’embarquement de milliers de poteaux de mines à destination du Pays de Galles.

Survint alors la guerre. " Drôle "  au début comme on disait alors puis très vite tragique. Au moment précisément où ma mère donnait le jour à Yvonne, son huitième enfant. C’était le 11 mai 1940. La veille, l’armée allemande avait passé en force la Meuse et rien ne semblait devoir l’arrêter. Le temps était magnifique.
Suivirent alors des jours d’angoisse, à l’écoute de Radio-Paris et de la BBC. Puis le flot des réfugiés du Nord. Avec à leurs trousses l’armée allemande. Fin juin, un régiment d’infanterie de la Wehrmacht, en route pour Lorient fit halte sous notre allée de hêtres pour reposer les hommes et les chevaux qui tiraient de long chariots à quatre roues inconnus par ici. Notre grand-mère nous avait tout de suite mis en garde : " Ne vous approchez-pas, ils vont vous tuer ! " avait-elle dit... Seule consolation au milieu de ce désastre, la nouvelle du baroud d’honneur des fusiliers marins de l’amiral de Penfentenyo et de son adjoint, l’amiral Richard, aux Cinq chemins de Guidel. Pour l’honneur seulement.
Lorient, été 1940 : je vois encore la Wehrmacht défiler sur le cours de Chazelles. Les bottes soigneusement cirées brillent ; les tenues sont fraîchement repassées et les casques ont été repeints, avec sur le côté, en noir, la croix gammée. Le défilé est bruyant, car précédé par les trompettes, les cymbales et les tambours d’une musique. Et si celle-ci est absente, alors, ce sont les hommes qui chantent d’une seule voix. C’est beau et ne ressemble en rien à " La Madelon ".

Je me souviens aussi de l’empressement joyeux avec lequel ces " messieurs ", que la France n’avait pas invités, s’asseyaient en riant aux tables de nos restaurants. Les simples soldats, eux, se ruaient dans les charcuteries et en sortaient les bras entourés d’un écheveau de saucisses, qu’ils dévoraient toutes crues sur le trottoir sans paraître regretter les Bradwurste et autre Delikatessen en honneur de l’autre côté du Rhin.
À Lorient, on s’était vite aperçu en revanche que les Allemands boudaient les huîtres et c’était tant mieux car ces protéines échappaient au rationnement. Une attention de la Divine Providence, pensait mon père. Ce qui fait que jusqu’au Débarquement, les huîtres ont été rarement absentes de la table du dimanche.
Ne pouvant plus utiliser la berline familiale clouée dans sa remise faute d’essence, nous allions à Lorient par le car Leroux. Ce car équipé d’un gazogène alimenté au charbon de bois reliait Bubry à Lorient par la départementale 23, via Saint-Yves, Penquesten, les Forges de Lochrist et Hennebont. Il en fut ainsi jusqu’à la fin de l’automne 42. Après quoi, ce ne fut plus possible.

À Lorient, nos parents essayaient de nous trouver des habits et des chaussures. En fait de chaussures, il s’agissait de galoches de moleskine à semelles de bois. Tout ce que l’on voyait alors derrière les vitrines des magasins. Dans la réalité, quelques paires de brodequins de cuir se cachaient au plus profond des arrière-boutiques réservées à quelques initiés. C’est si vrai qu’au collège de Redon, où j’entrais avec mon frère aîné en octobre 1942, les enfants des commerçants, à commencer par ceux du cordonnier étaient les mieux chaussés…
Au tout début de l’Occupation, nous allions à Lorient et déjeunions avec nos tickets J2 et J3 à la brasserie La Source. Située sur le cours de Chazelles, côté Scorff, elle était réputée pour ses omelettes et le vainqueur, " heureux comme Dieu en France " s’y montrait assidu. À l’époque, les Allemands avaient reçu consigne d’amadouer le vaincu en de se montrer " Korrects ".
Un jour, quatre officiers allemands étaient entrés dans l’établissement pour y manger une omelette. L’ennui, c’est qu’aucun ne connaissait la langue de Molière et pas davantage le breton. Incapables de prononcer le mot " omelette ", ils se heurtaient à l’incompréhension (résistante ?) de la serveuse jusqu’au moment où, saisi par l’inspiration, l’un des officiers s’accroupit et se dandina comme un canard en caquetant comme… une poule. Effet garanti, mais rires étouffés des Français. En tout cas, pari gagné pour nos quatre Feldgrau : sous la forme d’une omelette de seize œufs baveuse et mordorée !

À l’été 1945, je retrouvais mon cher Lorient méconnaissable. La RAF et l’US Air Force avaient tout cassé. Et d’août 1944 à mai 1945, les canons américains de 155, made in France 1917 avaient achevé le travail. En février et en mars, il avait neigé en abondance sur la région et pendant plus de deux mois la route reliant Lochrist à Penquesten ne fut accessible qu’aux Jeeps et aux GMC de l’artillerie américaine. Celle-ci avait installé ses batteries entre Kersalo et Inzinzac, et plus loin, entre Lanvaudan et Calan. Les canons tiraient quasiment sans arrêt sur la Poche de Lorient. Elle allait de la rivière du Pouldu à celle d’Étel et de Lorient à la rive sud du Blavet à Hennebont.

Février 1943, tous les soirs l’US Air Force bombardait Lorient et nous nous réfugions, mes deux frères cadets et mes deux petites sœurs dans la chambre de nos parents, où nous priions avec Maman en attendant la fin du raid pendant que notre père patrouillait autour de la maison à cause des bombes incendiaires.
Quand ça ne tirait pas trop, nous risquions un œil à la fenêtre pour admirer l’immense feu d’artifice qui rougissait le ciel de Lorient. Les pinceaux triangulaires des projecteurs de la Flak fouillaient l’obscurité et se croisaient à la recherche des " forteresses volantes " vers lesquelles montaient en tournant les serpents rouges et verts des balles traçantes tirées par les mitrailleuses. Parfois, une énorme boule de feu suivie d’une explosion embrasait le ciel. Cela signifiait qu’une flying fortress venait d’être détruite et qu’avec avec elle avait péri son équipage. Une fin d’après-midi de juin 44, alors que 800 avions américains bombardaient une nouvelle fois Lorient, mes frères et moi, nous vîmes distinctement et malgré la distance des parachutistes américains qui venaient de quitter une forteresse volante en feu et descendaient vers la terre sous le tir des mitrailleuses allemandes.
Ont-ils survécu à cet enfer, comme Robert Biggs, cet aviateur américain qui avait été abattu au-dessus de Lorient. Mon père l’avait trouvé une nuit rôdant aux abords de notre manoir du Kermat à Penquesten et après l’avoir nourri, avait réussi à l’exfiltrer vers Tours, (l’Américain disait Teurs) en lui faisant passer le Blavet à l’écluse du Rudet. L’y attendait un autre passeur venu de Languidic. D’après les Américains, contactés après la guerre par mes parents, ce Robert Biggs mourut fin 1944 ou début 1945 au cours d’un raid aérien sur la Belgique ou sur les Pays-Bas.
Pour échapper à la DCA, les avions pris dans les faisceaux mortels des projecteurs, se délestaient des bombes qu’ils n’avaient pu larguer sur l’objectif et ces engins de mort tombaient alors dans la campagne environnante et bien au-delà.
C’est ainsi que le 8 novembre 1940, à Penquesten, quatre bombes de mille livres trouèrent un champ près de Kerdréan et qu’en 1942, quatre autres bombes, d’une tonne cette fois, éventrèrent un autre champ à moins de deux cents mètres de la ferme de Kerlen. Tout près de chez nous à Stang-er-Guinic, Hélène Foulgoc’h avait sauvé sa demeure avec son râteau, en arrachant la bombe incendiaire qui commençait à enflammer le toit de chaume.
Pour en revenir à Lorient, qui se trouvait alors à une bonne heure de bicyclette de Penquesten, je retrouvais en 1945 la ville de mon enfance dans un bien triste état. Telle qu’essayait de la représenter un plan-relief exposé dans l’abri de la place Alsace-Lorraine. Mais en plus impressionnant encore.
Des immeubles qui entouraient la place, qu’agrémentait autrefois un kiosque à musique, ne subsistait, côté ouest, que le mur arrière d’un bâtiment de trois ou quatre étages. Escaliers, appartements, tout s’était écroulé à l’exception des lavabos et des cabinets. Trônes intacts, mais découronnés, les cuvettes en faïence de la maison Porcher pendaient au mur retenues par leurs tuyauteries et avec leurs tirettes à poignée de porcelaine.
Au sol, à l’angle de la place, près du magasin Saint-Rémy, on trouvait une apparence de mobilier urbain. À savoir, trois plaques de belle ardoise bleue trouées comme poêles à châtaignes. On pouvait encore les utiliser, mais avec précaution pour ne pas offenser la pudeur. On pouvait lire encore le nom de l’entreprise qui avait fabriqué ces vespasiennes qui équipaient alors toutes les villes de l’Ouest : Larivière-Fouinat, Angers.

Plus loin, boulevard maréchal Joffre et en bordure du quai des Indes, la vie reprenait lentement et, avec elle le commerce dans de simples baraques en bois : une pour le tailleur, une pour le coiffeur ; d’autres encore pour les armuriers concurrents, Dreumont et Le Gall, le quincailler Chrestien, pour le boucher dont j’ai oublié le nom et pour Félix Pottin.
Autre célébrité du moment, la crémerie-crêperie-charcuterie Porc et Lait. Située, boulevard maréchal Joffre, elle offrait des produits de qualité si bons, si frais et d’un prix si abordable qu’elle apparaissait comme le Fauchon des Lorientais. Avec en sus ce supplément d’âme propre aux Bretons et cette intimité que procure la chaleur des maisons de bois. À Merville, le poisson frais refaisait surface… dans une ébauche de halles en dur.
J’aimerais enfin parler de la Kriegsmarine que je n’ai vu que de loin et pour laquelle l’amiral Dönitz créa la base de sous-marins de Keroman. Il me semble en effet que, dans son ensemble, la Kriegsmarine était plus allemande que nazie. Et qu’elle combattait plus pour la grandeur de l’Allemagne que pour Hitler, qui, lui, était l’idole de Dönitz.
À la fin des années trente, la Marine nationale, consciente de la vulnérabilité de l’arsenal de Lorient dont l’approvisionnement en eau était assuré par les robinets de la ville, avait décidé de chercher aux alentours l’endroit où elle pourrait avoir sa propre réserve d’eau. Et l’avait trouvé. Il s’agissait de la vallée du Tymat qui sépare la commune d’Inzinzac de sa section de Penquesten, vallée au fond de laquelle coule le Scot, qui rejoint le Blavet à Lochrist.
Il y avait donc dans les cartons de l’amirauté française un projet de barrage à hauteur du moulin du Tymat, à partir duquel l’eau retenue par cet ouvrage serait amenée à l’arsenal de Lorient par une conduite de quarante à cinquante centimètres de diamètre.
C’est de ce projet qu’un fonctionnaire français en mal d’avancement va parler aux Allemands vers la fin de 1940. Ravis, ceux-ci chargent l’Organisation Todt de trouver l’entreprise de travaux publics française capable de réaliser le barrage projeté. Venus de Nantes, ses ingénieurs mettront deux ans pour barrer cette vallée localement célèbre pour sa Roche au loup et pour construire la tuyauterie reliant le Tymat à Lorient.
Les Allemands ne s’intéressaient pas qu’à Lorient. Dès 1940, ma mère, qui avait alors huit enfants, avait " reçu " , mains derrière le dos - ce qu’elle faisait dès qu’elle voyait un uniforme feldgrau - des officiers allemands amateurs de manoirs. Ils étaient repartis bredouilles parce que le manoir qui avait l’électricité depuis 1928, n’avait pas l’eau courante. Même déception à Brangolo, où vivait une famille aussi nombreuse, qui, elle, ne s’éclairait qu’au pétrole et se lavait à l’eau " tirée du puits ".
Restait Le Quellenec, propriété de madame de Boisanger. Avec les balustrades de sa terrasse, il faisait vraiment château mais, comme à Brangolo il n’avait ni l’électricité ni l’eau. En revanche, il y avait en contrebas le Blavet. Rien de plus simple, donc, que d’installer à proximité du château un bon moteur diesel doublé d’un groupe électrogène et d’une pompe. Ce que firent les Allemands.
C’est ainsi que madame de Boisanger et ses filles furent chassées de chez elles et se réfugièrent chez nous avec une partie de leur mobilier pour laisser la place à la Kriegsmarine et, occasionnellement, à l’amiral Dönitz. Le chef des U-Boote, trouvait sans doute l’endroit plus sûr que " sa " belle villa de Kernevel, entre Larmor et Keroman, surtout à partir de février 1943. C’est de cette façon que Le Quellenec passa en quelques semaines du 17e au 20e siècle.
J’en terminerai avec une évocation de Lorient que tout Lorientais devrait connaître et qui figure non pas chez Stendhal qui n’avait jamais réussi à voir la haute mer à Lorient, mais chez Béatrice de Boisanger, notre amie d’enfance.
Dans les années quatre-vingt, Béatrice de Boisanger, doublement Boisanger par son père et par sa mère, et dont les ancêtres jouèrent un rôle dans la Compagnie des Indes orientales avait publié en 1986 chez Orban, en se référant aux archives Bréhard de Boisanger et Pincson du Sel, un grand roman historique intitulé Mémoires des Îles. Dans ce livre, que l’on peut encore trouver pour quelques euros chez un bouquiniste, Béatrice conte l’histoire d’un jeune couple d’aristocrates du pays de Rennes parti chercher fortune aux Antilles parce que le domaine familial était trop petit pour nourrir deux générations en même temps.
Ce roman couvre une période courant de 1751, année de l’arrivée aux îles des La Ville-Asselin, à 1837, date de l’abolition de l’esclavage. Il commence par une description extraordinaire du Lorient de l’époque qui n’est alors qu’un vaste chantier. On n’y entend le jour que le grincement des scies et le bruit mat des maillets des charpentiers chevillant les membrures de chêne. Et le claquement sec des pierres taillées par les maçons. On y sent aussi l’odeur entêtante du coaltar. À laquelle se mêlent, apportés par la brise, les effluves discrets de la fleur d’ajonc et ensuite ceux moins plaisants des genêts. Une manière pour notre romancière de talent de rappeler qu’au départ, cette presqu’île résolument ouverte sur l’océan et sur l’Orient lointain n’était alors qu’une lande comme on en voit tant de Brest à Quiberon.

Michel de Carné, 90 ans
Rennes, 28 décembre 2022

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