Ollivier Jean


Lettre du lieutenant de vaisseau Jean Ollivier

Lorient le 16 octobre 1945

Ma vielle Mimi,

Un mot pour te dire que si je ne suis pas mort je suis cependant en veilleuse. Encore quelque temps du régime Lorientais et je serai bon pour le Sénat si toutefois le référendum du 21 nous en laisse un. Voilà 15 jours que je goûte les délices de ce qui fut une ville et il me semble que j’y suis depuis un an tant il est vrai que le temps parait interminable lorsque l’on s’ennuie. Si tu veux une idée du tableau sur lequel je suis, regarde la couverture du 2e numéro de L’Illustration. En ce qui concerne la vie à Lorient il faut y être pour s’en faire une idée. Je vis sur un bateau qui n’avait jamais vu la queue d’un français (si j’ose m’exprimer ainsi) jusqu’à mon arrivée. Tout ce beau monde vivait en fait attendant des jours meilleurs lorsque je mis mes valises VSA dans les appartements de l’ancien commandant. Après m’être installé je me suis demandé ce que j’allais faire. Inutile de te dire que la conversation avec les gens du bord est réduite à sa plus simple expression car la langue de Goethe m’est aussi étrangère que celle de Moïse. Quant au travail évidemment il y en a. Les bâtiments ont été aux heures euphotiques de la Libération ou de la capture (cela dépend du côté de la barricade) livrés au pillage organisé des vaillantes troupes qui, que etc (si tu connais la chanson) mais qui se sont surtout chargées de récupérer pour leur propre compte du matériel que les « odieux pillards boches » avaient emmagasiné dans les blockhaus où ils résistaient. C’est ainsi que chacun des libérateurs a pu partir avec une ample provision de vaisselle, draps, jumelles, poste de TSF etc. Lorsque l’on s’est avisé que les bateaux étaient normalement conçus pour naviguer et que un jour ou l’autre il faudrait s’occuper un peu des mines qui faisaient la faction le long du littoral Atlantique, on s’est aperçu avec stupeur que tout l’armement matériel de ces bateaux était à reprendre. Le jeu consiste donc pour les commandants dont je suis à lancer des billets de demande de ceci, de cela vers l’intendance française qui vous les retourne en disant « je n’en ai pas ». Évidemment pendant ce temps-là, les mines restent en place mais monsieur du bureau est content car pour ce qui est du papier il y en a. Avec cela, le problème des équipages devient sérieux. Le personnel français étant pour l’instant déficient nous conservons les Allemands, cependant qu’arrivent au compte-gouttes, de temps en temps, quelques « nés natif de Basse Bretagne. Tu n’as pas été sans lire les campagnes de presse au sujet du traitement des prisonniers. De toutes ces polémiques rien n’échappe à ceux que nous avons à bord et des ennuis sérieux pourraient nous échoir s’il était avéré que le régime des P.G. en Angleterre et en Allemagne américaine n’a rien de la dureté à laquelle sont soumis ceux que nous hébergeons.

Voilà pour la vie à bord, quant à ma vie mondaine… je suis candidat à la robe de bure et à la tonsure d’honneur. Si je quitte le bord, j’ai le choix entre une promenade romantique dans les alvéoles en béton armé, ou une excursion à travers les ruines de Lorient.

Évidemment un poète y trouve toujours son compte, mais pour moi que les muses ont dédaigné au jour fameux de ma naissance, il n’est d’autre consolation que de lire le journal et d’attendre que tout cela se passe. La ville et même les abords immédiats sont un désert, les indigènes se sont retirés dans tous les plou-chose et les Ker machin des alentours. Les ouvriers arrivent le matin à bicyclette ou par le train et repartent le soir. Ainsi « Lorient la nuit » n’a rien qui puisse attirer le touriste américain.

Nous ne sommes pas encore très nombreux comme officiers et il faut bien le dire les naphtalinards vivant en ours et empilant les gros sous, n’ont rien fait pour rendre l’existence possible. Après avoir fait la guerre aux côtés des britanniques et des américains, nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’est un club convenable et le confort en dehors du travail. Triste n’est-ce pas mais nous sommes toujours arriérés. Enfin, Dimanche 27 ou 28, je ne sais plus la date, je prendrai le train pour aller passer une perm à paris. Je ne l’aurais pas volé ne croit-tu pas.

À bientôt.

Meilleurs baisers

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