Stosskopf Marianne


Lettres publiées dans l’ouvrage Jacques Camille Louis Stosskopf 1898-1944 de François Stosskopf et Élisabeth Meysembourg-Stosskopf, 2000

[…] Cela a commencé vers 8h20 et n’avait même pas l’air d’une vraie alerte. Les voisins étaient venus comme d’habitude, mais il ne reste que les Leroy – Bonnet, Magen et Mme Burgère plus une petite vielle bretonne Mlle Marguerite ; au bout d’une heure cela paraissait fini, j’étais monté près de papa avec M. Bonnet lorsqu’il m’a semblé entendre revenir des avions, à ce moment là il y avait le feu à Lanester au loin vers Kerdual et un peu vers Keryado ; je suis redescendue à la cave éclairée par M. Bonnet qui lui est remonté au grenier, il avait un casque et était superbe, c’est dommage que Kiki ne l’ai pas vu ainsi ! (Pour ne pas oublier, il a bien reçu la carte qui lui a fait grand plaisir et remercie beaucoup la gentille Zabeth)
Au bout d’un moment, court ou long, je ne sais plus, dans le bruit des avions et de DCA, il y a eu un fracas épouvantable, le soupirail s’est ouvert, la lumière s’est éteinte et Mme Bonnet s’est mise à crier : André, André, mon Dieu ils sont sûrement morts là-haut, ou blessés. Quant à moi, j’étais tout étonnée d’avoir encore un plafond au-dessus de ma tête. Je suis allée vers l’escalier pour appeler Jacques [Stosskopf], lorsque M. Bonnet pensant sans doute à notre inquiétude est descendu près de nous encore un peu « estourbi » mais souriant, ainsi peu après par papa qui chantonnait, l’air de rien ! Une grosse bombe était tombée (peut-être 2 ou 3, personne ne sait) ruelle Saint-Christophe, de l’autre côté de la rue de Verdun près de la maison rose. Cela a volatilisé tout le quartier, chez nous il reste les carreaux de la cuisine que j’avais ouverts, tout le reste a volé en éclats même ceux des portes communiquantes où il n’en reste qu’un sur 2 ; la porte d’entrée a été ouverte arrachant la chaînette que j’ai pu revisser, un carreau ½ a heureusement résisté ce qui fait que l’on se sent encore un peu « chez soi ». Tous les messieurs sont allés sur les lieux pour aider à sortir des femmes blessées, il y avait 3 bretonnes. Le lendemain on a su qu’une fillette et sa mère avaient été tuées. Ensuite chacun est rentré chez soi constater ses propres dégâts. […]

Extrait d’une lettre du 6 février 1943 de Marianne Stosskopf à ses enfants relatant le bombardement du 4 février.

 

Lorient mercredi 10 février 1943

Vous devez vous demander une fois de plus comment nous allons depuis les 2 derniers raids de la RAF ?
J’aurais voulu vous rassurer plus tôt sur notre sort mais les évènements s’étant précipités j n’ai pas trouvé une minute depuis dimanche soir pour prendre la plume.
Après le bombardement de vendredi qui n’avait pas épargné notre quartier comme les autres fois, j’avais écrit à Mme Schneider pour lui demander au plus vite un camion car lundi encore je n’étais pas décidée à tout déménager ; dimanche soir alors cela a été le bouquet. Pendant 3h ½ nous avons lutté, tout le petit quartier, mon mari donnant l’exemple à tous, contre les bombes incendiaires sous les bombes explosives qui tombaient comme grêle autour de nous. C’était une nuit d’enfer, mais notre maison et les voisins grâce à toutes ces énergies réunies n’ont pas flanché cette fois encore. Malgré cela, elles sont maintenant inhabitables étant ouvertes à tous les vents et lézardées comme des ruines. Notre mobilier presque complet est parti hier après-midi pour Rosporden où nous avons aussi été dormir du sommeil du juste, ici nous ne le pouvions plus dans l’angoisse d’heures semblables à passer encore d’ailleurs n’ayant plus ni bougies, ni électricité, ni eau, ni gaz, ni aucune boutiques (elles sont toutes brûlées). La ville est tout à fait abandonnée. Aujourd’hui est le jour fixé pour l’évacuation définitive mais je vais avoir un papier me permettant d’y revenir tous les matins avec Jacques pour lui faire à manger tant qu’il sera obligé d’y être lui-même ce qui ne sera sans doute qu’une question de quelques jours. La gare étant brûlée, on prend le train sans billet dans une vraie pagaille d’ailleurs… alors que l’on aurait pu être si bien chez soi ! Enfin nous sommes des heureux à côté de tant d’autres qui ont tout perdu ! Une des maisons Troêdec est brûlée ainsi que celle des Allard. Dites-le aux petits qui en auront sûrement du chagrin. Notre cave est remplie du mobilier de deux pauvres ménages de l’impasse qui ne peuvent trouver personne pour les déménager. On ne saura jamais combien il y a maintenant de malheureux ici. Notre cuisine est encore là au complet ce qui me permet, avec notre saindoux et nos patates de faire de bonnes frites. J’apporte de la viande de Rosporden et un camarade de Jacques qui arrive de Paris ce matin n’a jamais aussi bien déjeuné qu’aujourd’hui. Nous ne buvons plus que le vin bouché, café, liqueur etc… aussi veut-il rester quelques jours. M. Bonnet aussi déjeune avec nous, venant seul dans la journée, cela va faire plaisir à Bim [Élisabeth]. Combien je suis tranquille de savoir nos poulets près de vous, rien que cette idée nous a donné du courage dimanche soir. Bientôt vous verrez, Luc, Louise, Andrée, nous irons les rejoindre ; je vais ces jours-ci expédier leurs vélos, les nôtres et des malles sur Corminont afin de n’être que très peu chargés. Tout cela est à Rosporden car ici il n’y a plus de personnel à la gare. Les Le Gall sont tout à fait gentils et hospitaliers. Nous couchons chez les parents et mangeons le soir chez Mme Schneider, là-bas aussi nous sommes gâtés et cela fait du bien après ce que nous venons de passer. J’ai encore à rassurer mes parents, grand-mère, M. Famy (qui vient de perdre sa maman), M. le roux et vous quitte pour aujourd’hui en pensant toujours sans cesse à vous tous. Les petits doivent avoir pris tout à fait les habitudes de leurs petits co-écoliers. J’espère qu’ils ne vous donnent pas trop de peine et ne peux assez-vous remercier pour tôt ce que vous faites pour eux.

À vous tous nos baisers les plus affectueux et à [ ?] surtout. Le petit frère est-il là ? Merci.

Baisers très tendres encore pour mes petits chéris. Le seau d’eau de Fr [François] au 2e a été très utile. Je vous raconterai tout cela de vive voix.

Lettre du 10 février 1943 de Marianne Stosskopf à sa tante Andrée à qui leurs enfants ont été temporairement confiés.

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