André Rio


Témoignage adressé au Maire de Lorient et aux conseillers municipaux, le 8 mai 2004

Merci d'avoir répondu à mon invitation. Sachez que j'éprouve un très grand honneur et beaucoup d'émotion de vous avoir là pour la remise de la Médaille  Militaire qui vient de m'être attribuée. J'en suis un peu confus, car d'autres que moi devraient aussi être honorés et qui le méritent. Tout compte fait, comme beaucoup de jeunes à l'époque, je n'ai fait que mon devoir de patriote pour servir la France.

Cette Médaille je la dédie à Eugène Génot, qui a été mon chef de Résistance et à sa famille disparue dans les camps nazis. Je vais vous relater ce que fut mon parcours militaire :

Novembre 1938, au Centre de Recrutement de Quimper, j'ai pris un engagement de trois ans pour le 401e Régiment de DCA à Nogent-sur-Marne, puis muté à Romainville, où je suis resté quelques mois. Nouvelle affectation au 407e DCA le 10 février 1939 à Cormeilles-en-Parisis, où j'ai suivi le peloton d'élève sous-officier. Nommé brigadier-chef, je suis repassé au 401e DCA le 2 Septembre 1939 à la déclaration de guerre. Monté aux armées, ce jour-là, à la défense de Paris, Vincennes. Désigné par la suite comme instructeur au camp de Morancez Chartres pour la classe 39/2, où je suis resté jusqu'au 10 Juin 1940. L'invasion allemande se produisant, tout le camp de Morancez s'est replié sur Toulouse à la caserne Cafarelli. Puis affecté le 5 Octobre 1940 à Montpellier au 15ème régiment d'artillerie hippomobile, ceci jusqu'à l'expiration de mon contrat en Novembre 1941.

Démobilisé à  Grenoble, je suis rentré chez mes parents à Quimperlé. J'ai adhéré aussitôt au Patronage de l'Avant-Garde Quimperloise, où j'ai pratiqué foot et athlétisme, seuls loisirs à l'époque. J'ai recolté quelques lauriers dans les championnats départementaux, régionaux et nationaux. En Juin 1943, j'ai été champion de France FGSPF du 400m plat au Stade Jean Bouin à Paris, puis sélectionné aux championnats de France à Lyon. Juillet 1943, pour le 400m plat, où j'ai été finaliste en 50"6/10. C'est à cette époque que j'ai été contacté par Eugène Génot pour faire partie des Corps Francs "Turma-Vengeance" qui ont pris naissance début 1941 à l'initiative du Docteur Vic-Dupont et de Francois Weterwald qui decidèrent de suivre le Général de Gaulle et de reprendre le combat contre l'envahisseur. D'où les contacts avec le Finistère par agents interposés, dont Eugène Génot. Celui-ci étant Président du Patronage de l'Avant-Garde, a vite touvé les éléments qu'il lui fallait pour constituer deux groupes de 20-25 personnes, dont l'un qu'il commandait, composé de jeunes de 20-30 ans et l'autre commandé par Robert Lancien, composé de jeunes de 18-20 ans.

Eugène Génot, très connu à Quimperlé, avec ses parents, exploitait un commerce d'épicerie en gros, rue des Ecoles.

Donc, un noyau directeur s'est établi tout de suite, composé de quelques membres, dont je faisais partie, ainsi que Paul Tanguy, qui était l'adjoint d'Eugène Génot. Les réunions clandestines avaient lieu chaque quinzaine à des endroits différents pour ne pas éveiller l'occupant. Les premiers temps, c'était du recrutement, puis le renseignement, recherches de terrains de parachutage, instructions sur le peu d'armes que nous avions, particulièrement la mitraillette Sten que nous avait fait parvenir le gendarme Rico de Rosporden.  La camionnette d'Eugène Génot, qui marchait au gazo-bois, nous permettait de nous déplacer plus facilement grâce a l'Ausweis obtenu a la Kommandantur. Nous recevions fréquemment la visite de Jo Meingan de Quimper, chef de secteur. Celui-ci venait nous informer des actions à entreprendre dans les jours à venir, mais aussi de recueillir le maximum de renseignements  sur les déplacements de l'occupant, repérer les emplacements de batteries allemandes sur la côte. Notre équipe était bien constituée et nous étions tous conscients de la tâche qui nous attendait et, par là même, des conséquences qui pourraient survenir. Mais nous n'y pensions pas. Notre allant, notre fougue, notre pensée, notre désir d'en découdre avec l'occupant était plus fort. Malheureusement, à Quimperlé, tout le monde connaissait nos projets qui arrivaient aux oreilles des Allemands et l'on ne s'en méfia pas.

Lors d'une reunion hebdomadaire au patro, que presidait Eugène Génot, il fut prévenu par la femme de ménage de ses parents, qu'il fallait qu'il se rende d'urgence chez lui pour affaire importante. En quittant la réunion, il me pria de l'accompagner. Aussi quelle ne fut pas notre surprise à tous les deux (c'était en Octobre 1943) de voir un Américain en tenue d'aviateur dans le bureau de M. Génot où se trouvaient également Madame Génot et les deux sceurs d'Eugène, Marie-Louise et Annie. Cet Américain était très grand, ne parlait pas francais et avait été amené là par le gendarme Rico de la brigade de Rosporden, qui faisait partie de “Vengeance”. Grâce à Marie-Louise Génot et sa soeur Annie qui parlaient bien anglais, nous avons réussi à connaître le nom de l'aviateur : Glen Blackmore qui avait été touché par la Flak allemande de Lorient et descendu du côté de Saint-Jean Trolimon le 6 Mai 1943. Recueilli par des résistants du coin, ceux-ci l'emmenèrent chez les demoiselles Barbarin a Pont-Aven, résistantes, elles aussi. Ces dames, ne se sentant pas en sécurité, demandèrent au gendarme Rico de prendre l'Américain en charge et de l'expédier à Quimperlé chez les Génot où il resta deux mois.

Cela se passa bien, jusqu'au jour où des incidents se produisirent à la suite d'un match de foot entre l'USQ et l'Avant-Garde. Ce fut une bagarre entre certains joueurs des deux équipes qui eut lieu au Gorréquer dans un bistrot. Les joueurs de l'Avant-Garde, un peu émêchés, s'en prirent à une sentinelle allemande qui gardait la passerelle du Combout. Celle-ci fut désarmée et jetée à l'eau (rivière de l'Isole). Ce fut le sauve-qui-peut général. Mais la sentinelle avait réussi à donner l'alarme et prévenir le poste de garde allemand qui était à proximité. Plusieurs jeunes de l'Avant-Garde furent arrêtés et emmenés a la Kommandantur pour interrogation. Quelques-uns furent libérés, sauf "Anatole LE GAL", l'instigateur du désarmement de la sentinelle et la poussa, avec violence, dans la rivière. II fut interné aussitôt a la prison du Bel-Air. Eugène Génot, prévenu de ce qui s'etait passé, préféra prendre des dispositions concernant l'Américain.

La camionnette, conduite par le représentant d'Eugène Génot, l'expédia, le jour même, c'est-à-dire le 26 Janvier 1944, à Quimper chez le commandant Le Guennec, chef de Vengeance, ainsi que ses deux fils. Mais à Quimper, la Gestapo était très active, les arrestations se succédèrent, particulièrement celle de la famille Le Guennec. La Gestapo fit un beau coup de filet, car plusieurs aviateurs américains se trouvaient là ainsi que Glen Blackmoor, qui venait d'arriver de chez les Génot.

La Gestapo les interrogeaient et le lendemain, 27 février 1944, ce fut l'arrestation d'Eugène Génot à son domicile.

Je venais à peine de le quitter place Saint-Michel. Le lendemain, ce fut le tour de toute la famille Génot qui fut transferée à Quimper, puis à Rennes jusqu'en Mai 1944, ensuite direction Compiègne, puis les camps de déportation : Neugamme, Sanbostel, Ravensbruck.

Puis le 27 février 1944, plusieurs membres du groupe "Vengeance" furent arrêtés et deportés, dont Robert Lancien, ici présent. Cétait un dimanche matin : La Gestapo se présenta chez mes parents, où je me trouvais, mais par chance, grâce à ma sceur qui leur disait que j'étais absent et que je me trouvais a la Messe à l'Eglise Sainte Croix. Ils partirent et cernèrent l'Eglise, où ils pensaient me cueillir. Heureusement pour moi, j'avais pris le chemin de Kerdaniel, route d'Arzano, chez mon ami Jean Coché, qui m'hébergea pour la journée. A la nuit, j'ai rejoint Tréméven par la Motte chez M. Cadic. Le lendemain matin, j'ai pris un vélo et ai rejoint Querrien, puis Mellac et Riec à Creach Haro chez des cousins, où je suis resté quelques jours. Averti par mon père qu'il fallait que je change de secteur et que je me rende à Bannalec à Kermorn, ferme tenue par un cousin Yves Lijour. Là, j'y suis resté une quinzaine de jours. Toujours par mon père, une solution avait été trouvée à Pont-Aven par l'intermediaire de Job Philip qui avait demandé à M. Publier, minotier a Pont-Aven, de m'expédier dans le maquis de la Hardouinai à Merdrignac, où il avait une exploitation forestière. Contact était pris avec la Résistance du lieu.

En mai 1944, nous étions sur la défensive et avons réceptionné deux parachutages d' armes. Le 16 Juillet 1944, le maquis est dénoncé et doit quitter la forêt. Et c'est à la sortie de la forêt, route de Saint Vran, que je me suis fait arrêter par les allemands, camouflés dans les fougères. Interrogé, puis fouillé, le lieutenant, ne trouvant pas d'armes sur moi, me laissa partir alors que dans un camion allemand se trouvaient plusieurs personnes qui avaient été arrêtées à Merdrignac.

Le 3 août, l'armée Allemande désorganisée, revenant du Front de Normandie, passe à  Merdrignac, où nous l'accueillons avec nos armes. L'affrontement tournera court suite à l'arrivée des Américains de la 6ème DB de la 3ème armée. Merdrignac était libérée. J'ai quitté cette ville et ai rejoint avec le concours de l'armée americaine, direction Loudéac, Pontivy,, Baud, Plouay, Arzano, où j'ai rencontré le capitaine Loyier qui commandait la 1ère Compagnie, 2ème bataillon de marche, de Quimperlé, qui m'a dit de rejoindre Paul Tanguy qui m'a intégré a la Compagnie en tant que chef de section, du 8 septembre 1944 au 15 avril 1945, date de la dissolution de la Compagnie. J'ai pris part aux coups de mains sur Kerhulo le 15 Septembre 1944 ainsi que sur le village de Saint-Michel, tous les deux en Guidel. J'ai pris part à de nombreuses patrouilles et sabotages sur le Front de Lorient.

Voilà en résumé mon parcours militaire avec quelques oublis, sans doute, ce dont je vous prie de m'excuser.

Ensuite, retour à la vie civile et j'ai repris l'entraînement en athlétisme en vue des championnats du Finistère, de Bretagne, toujours sur le 400m plat. Juin 1945, j'ai remporté le championnat de Bretagne à Saint Brieuc (400m en 51"). Qualifié d'office aux championnats de France à Bordeaux le 29 Juillet 1945, oùj 'ai réussi le même jour à être qualifié pour les séries de 400, puis demi-finale. Le lendemain, ce fut la finale. J'avais le 6ème couloir, en compagnie de concurrents plus forts que moi qui avaient pu s'entraîner bien plus que moi, alors que j'étais sur le Front de Lorient. Qu'à cela ne tienne, j'ai terminé 6ème en 50"2/10, ce qui me satisfaisait et ai fait honneur à mon club l'Avant-Garde et à ma Ville. De par mes performances, j'ai été selectionné pour un meeting international à Rennes en août 1945 puis dans une rencontre interrégionale (5 régions) : Normandie, Anjou, Bretagne, Loire-Atlantique, Paris, qui eut lieu à Vannes. Là aussi, beau succès. Saison terminée en Septembre, j'ai repris le foot durant l'hiver 1945-1946.

Je me suis marié en Juillet 1946 et, n'ayant aucune profession, j'ai trouvé l'opportunité, en  accord  avec  Madame  Coché,  belle-mère de M. Génot, d'acquérir le fonds d'épicerie en gros, rue des écoles. Je l'ai exploité pendant 12 ans, de 1947 à 1959 au 12, de la Rue Génot et ai dû quitté, par manque de place, pour la route de Lorient, où fut construit entrepôt et maison plus conformes à notre activité, et ce, jusqu'en 1982, année, où j'ai pris ma retraite pour me retirer à Riec. Là aussi, j'ai pu mener à bien, avec mon épouse, ce commerce qui était devenu assez important. Nous avions un rayon d'action de Concarneau à Carnac, y cornpris l'intérieur des terres (communes environnantes).

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