Jacques Ilias


Extrait de l’ouvrage Raids aériens sur la Bretagne durant la Seconde Guerre Mondiale, tome 1, Roland Bohn, 1997

5 Décembre 1940, 5h52 à 10h30
Ce jour-là, un jeudi, plusieurs bombes vont tomber près de la Poste où travaillent mes parents : rue Blanche, rue du Port, rue de la Comédie, près de la Poste, et rue Pasteur, à proximité de la Kommandantur installée à la Chambre de Commerce. Dans la Poste, les baies vitrées de la salle des guichets éclatent, fort heureusement sans faire de blessés parmi les personnes présentes qui n’ont pu descendre dans l’abri local… D’autres bombes tombent sur La Nouvelle-Ville, rue Carnot, mais aussi à Port-Louis et à Keryado, le long du Scorff qui sert de repère une fois encore. L’alerte terminée, sachant que le quartier de la Poste a été touché, ma sœur et moi partons aux nouvelles et avons le bonheur de retrouver nos parents sains et saufs .

20-21 Mars 1941
Durant la seconde moitié de la nuit, vers 4 h, se déclenchent de violents tirs de la Flak suivis de rugissements assourdissants, précédant une, puis deux déflagrations terrifiantes. Je pense que la prochaine est pour nous en me couvrant la tête de mon oreiller. Ces explosions ébranlent la maison, s’accompagnent de bris de vitres, d’impacts contre les murs… puis des cris aux fenêtres, dans la rue. Nous nous levons prestement et courons aussi aux fenêtres : une poussière et une odeur inhabituelle envahissent notre salle à manger. Les personnels de la Gendarmerie voisine nous signalent que les bombes sont tombées sur le Champ de Manœuvre à une largeur de rue de nos immeubles. Dès 7 h, nous allons sur place. 2 projectiles ont creusé 2 cratères dans le sol granitique et nous n’avons aucune difficulté à trouver des éclats de 25 mm d’épaisseur, certains atteignant 50 cm de long. Le premier projectile est tombé dans un jardin de la rue Chanzy, ne créant que peu de dégâts à la maison voisine pourtant très proche. Dans la matinée, nous apprenons que Keryado (rue Louis Roche, rue Duliscouet), le quartier du Moustoir et celui de Kerentrech (dont le cimetière où 30 tombes ont été bouleversées) ont reçu 11 projectiles au total, projectiles largués suivant un alignement parfait… mais décalé à droite par rapport à l’axe du Port militaire.

18 Novembre 1942
Cette attaque, aussi soudaine que les précédentes, sans signal d’alerte, a eu lieu en fin de matinée de ce Mercredi.

Les explosions de bombes qui semblent très proches nous arrachent à notre cours et nous dévalons les 4 étages du bâtiment, longeant les murs, pour nous rendre sans panique jusqu’aux caves sommairement aménagées et étayées où nous arrivons les derniers.

Les camarades des classes du rez-de-chaussée ont pu apercevoir le groupe de quadrimoteurs passant au-dessus de la ville et s’attendaient à ce que l’Arsenal soit attaqué. La fin d’alerte retentit et une fois nos affaires personnelles récupérées, nous prenons le chemin de la maison. Nous croisons des véhicules de secours qui, venant de Keroman, se dirigent vers les Hôpitaux maritime et Bodélio. Nous en déduisons que la Base a été l’objectif des alliés. Nous apprenons aussi qu’un immeuble abritant des bureaux de l’Organisation Todt a été en partie détruit rue Brizeux à proximité du Boulevard de la Rade. Nous nous y rendons et constatons les dégâts important qu’a subi cet immeuble totalement en ruine, le parc entourant est bouleversé par les cratères de bombes. Un camarade des grandes classes de notre Lycée, volontaire de la Défense passive sort justement sur une remorque porte-brancard le cadavre d’une femme que les secouristes viennent d’extraire des décombres.

Le soir, les commentaire signalent les dégâts provoqués à la Base et au slipway de Keroman faisant de nouvelles victimes parmi les ouvriers français et étrangers. Le lendemain, en arrivant au Lycée, nous apprenons par le Surveillant général que les cours sont interrompus pour une durée indéterminée. Dans la presse du soir, le Proviseur du Lycée confirme cette décision « en raison des circonstances, il se trouve dans l’obligation de suspendre provisoirement les cours dans les locaux habituels de l’établissement ». Rappelons que le Lycée Dupuy-de-Lôme était contigu à l’Arsenal et au Port de Guerre. La presse des jours suivants rappelle les consignes interdisant toute circulation de personnes et de véhicules automobiles et hippomobiles dans les rues pendant les alertes, ainsi que l’obligation de se mettre à l’abri dès le signal du début de l’alerte et d’y attendre le signal de fin d’alerte….

30 Décembre 1942
Nouvelle attaque éclair de la Base de sous-marins. Les sirènes ont cette fois averti la population. Rapidement le tonnerre des explosions retentit et de la fenêtre de la chambre du second, à la jumelle de campagne, j’observe le vol des bombardiers de tête qui viennent de larguer leur chargement et sont attaqués par les chasseurs qui tournent autour d’eux. Un des bombardiers se détache soudain du groupe et pique vers le sol ; il s’écrasera entre Port-Louis et Riantec. Une épaisse fumée noire monte de la zone de Keroman. Nouvelles explosions précédées de colonnes de fumées qui fusent vers le ciel ; c’est à ce moment que Maman fait irruption dans la pièce, m’arrachant à ma dangereuse observation.

Cette fois encore les bombes sont tombées sur la Base et au voisinage, ne causant que des dégâts superficiels aux bunkers dont la dalle de couverture a résisté aux impacts des munitions utilisées. Au cours de ce mois de Décembre une polémique a éclaté au sujet de la fermeture des écoles de Lorient et des environs suite au raid du 23 Novembre. Cette décision avait été prise par le Préfet du Département, M. Grimaud. Aucune décision d’évacuation des écoliers n’avait été prise à l’issue. Cette mesure n’était pas du goût des autorités allemandes qui considéraient que la présence de la population civile pouvait empêcher les alliés de monter en puissance dans leurs attaques des bases de l’Atlantique.

Les Allemands firent révoquer le Préfet Grimaud et leur propagande mit au point une sorte de référendum destiné à faire rouvrir les écoles, collèges et lycées, ce qui se réalisa le 14 Décembre.

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