Mme Calloch


Mme Calloch, 21 octobre 1942

Extrait des Cahiers du Faouëdic n°5

Je travaillais au Port de Pêche, aux Ets LABIE qui géraient les magasins de quatre mareyeurs réfugiés de Dieppe. Le 21 octobre 1942, vers 13h55, en sortant de la Poste…Le temps de faire deux ou trois pas et d’ouvrir la porte donnant sur l’escalier, d’en descendre une ou deux marches, j’entendis un bruit énorme d’explosion que j’attribuai à une mine (Les Allemands en faisaient sauter de temps à autre pour les travaux de la base). Le bruit devenait de plus en plus intense, tout tremblait, et je me dis : « Ca y est ! C’est le débarquement » ! Si attendu et espéré…

Je partis en courant vers le magasin, sous les morceaux de verre qui tombaient de la couverture de la criée. En arrivant au magasin, les employées apeurées me crièrent : « Jeanne, sauvez-nous ! – Oh, je ne suis pas Jeanne d’Arc et je ne peux pas repousser les bombes avec mon petit doigt ! – Non, mais ouvrez la porte ! ». Cette porte était celle donnant côté quai SNCF et que l’on fermait au cadenas dont j’avais la clef.

Je prie celle-ci et passai par le magasin voisin ; en ouvrant la porte coulissante de celui-ci, je vis une bombe arriver droit sur les ateliers LE PAGE sis juste en face de nous. Elle devait être, à cet instant, à environ 10m. du toit de chez LE PAGE (je sus, près de 50 plus tard, qu’elle n’avait pas explosée et qu’on la fit sauter un peu après). Je refermai donc la porte « en vitesse » et courus dans notre magasin en criant : « Tout le monde au frigo ! ». (C’était un emplacement en béton ou ciment à l’intérieur du magasin, où étaient entreposées les caisses de poissons, glacées, prêtes à l’expédition). Puis je leur dis « Que celles qui sont croyantes disent leurs prières, parce que… ! ». Toutes tombèrent à genoux et nous récitâmes un acte de contrition ; tout cela sous le vacarme et en beaucoup moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

Au bout de X temps, ce fut le silence, brutal.

Nous sortîmes alors sous la criée et en voyant une fumée épaisse et noire s’élever au-dessus de la base, nous nous mîmes à rire en disant : « ça y est ! Les sous-marins sont touchés ! »…

Quelques minutes après nous sommes sorties sur le quai SNCF et avons vu arriver des gens (pratiquement que des hommes), plus ou moins hagards, qui couraient ou allaient vite en direction de la cale pour Locmiquélic. Parmi eux, un jeune garçon d’un peu plus de 14 ans, dont une oreille saignait l’air complètement affolé. C’était le neveu d’une des employées : « qu’est-ce que t’as Mabic ? Je sais pas ; c’est effroyable là-bas ! Je veux plus travailler, j’irai jamais plus ! Et il partit en courant pour rentrer chez lui à Riantec. Le 18 novembre 42, à peu près à la même heure, il était tué sur le « slip » lors du bombardement américain qui fit plusieurs victimes à Keroman, rue Brizeux…

Le 27 Octobre, cérémonie officielle au cimetière de Kerentrech lors de l’enterrement de 20 ouvriers victimes du bombardement du 20 Octobre et dont il a été impossible d’identifier les corps.

Présence du corps préfectoral de la région et du département, d’un piquet d’honneur de l’Organisation Todt, des représentants des diverses entreprises travaillant sur les chantiers de la Base de sous-marins. Dans les jours suivants, plusieurs ouvriers de nationalités françaises et étrangère vont décéder des suites de leurs blessures à l’Hôpital Bodélio de Lorient : un le 27, 2 le 28, 13 le 30 Octobre et un le 1er Novembre.

14 et 15 janvier 1943

Comme à l’habitude « l’heure du p’tit train », 20 heures environ, alerte le 14, comme il y en avait eu les jours précédents. C’était l’avant-goût de ce qui s’est passé un peu plus tard dans la nuit où tout s’est déchaîné : tirs de D.C.A., bombes incendiaires, bombes explosives, vacarme effroyable, pluie de feu…

Ce sont principalement les quartiers de Merville et de la Nouvelle Ville qui ont été les plus touchés : le Collège des jeunes filles (Faouëdic) en feu, l’église Jeanne d’Arc brûle, plusieurs maisons également rue de Larmor, au polygone rue Berthelot des baraquements d’ouvriers étrangers, rue Duguesclin, rue Carnot où l’église Ste-Anne d’Arvor est en feu, rue de la Belle Fontaine, etc. plusieurs morts et blessés.

Dans la nuit, à la fin de l’alerte, nous avions voulu avoir des nouvelles de mon frère qui habitait rue Jeanne d’Arc, en face de l’église. Les gens de la défense passive n’avaient pas voulu laisser passer mon père, les rues étant encombrées de décombres, mais ils l’avaient rassuré en disant que la maison n’avait pas été touchée.

Nuit très courte et dramatique.

Dans la journée du 15 il y eut deux alertes avec tir de D.C.A. mais sans bombardement.

Le soir, vers 19h15 ou 30, nouvelle alerte mais là c’était le grand jeu : bombes incendiaires, bombes explosives à tout va.

Nous étions sortis pour savoir. Je vis un de mes amis arriver avec sa mère et sa sœur, une petite valise à la main. « Où allez-vous ? ». Sur Keryado, où nous pensons que des amis pourront nous héberger ! Nous n’avons plus rien. J’étais à Ste-Anne d’Arvor, chez Jo B., pour les aider à trouver quelque chose de valable dans les décombres de leur maison démolie hier soir. Quand je suis revenu à la maison, il n’y avait plus des décombres. J’ai retrouvé ma mère et ma sœur à l’abri du théâtre : « On n’a plus rien que les papiers et ce que nous avons sur le dos ! ».

Ma mère les fit monter chez nous pour leur servir une soupe afin de les réchauffer un peu. Avant qu’ils ne repartent, mon père donna un pardessus au garçon qui grelottait dans une petite veste légère.

C’est alors que le directeur de l’école St-Joseph (dont la cousine habitait notre immeuble) nous cria de descendre, le feu commençait à prendre dans la toiture. Il nous conseilla d’aller à l’école proche – nous habitions 17 rue de l’Assemblée Nationale – où il avait fait mettre des matelas et des chaises sous le préau, pour accueillir les gens sans abri du quartier ; car tout le quartier de la rue Ducouëdic flambait : la prison, la banque de France, une partie de la caserne Bisson, sans parler des habitations, etc., l’abri de la place Alsace-Lorraine ne pouvait plus accueillir personne. Il n’y avait plus d’eau, il régnait une chaleur intense, on y voyait comme en plein jour.

Des gens venaient voir si des membres de leur famille n’étaient pas dans la cour de l’école, car ils s’étaient perdus, partant à droite et à gauche dans leur affolement. Tout cela avec le risque de recevoir des éclats ou des bombes incendiaires sur la tête. Mais que faire ? ça ou rester griller dans leur maison en flammes.

Le Frère Tanguy distribua à tous des biscuits vitaminés, mais ce dont nous souffrions c’était de la soif : il n’y avait plus d’eau. Pierre Flohic, couvreur rue Vauban, partit chercher « du cidre qui reste dans la cave » pour désaltérer au moins quelques personnes. Comme il ne revenait plus, c’était l’inquiétude. Il était tout simplement resté, avec un voisin, enlever le maximum de bombes incendiaires sur les toits des immeubles voisins. Ce travail étant dérisoire, ils avaient fini par laisser tomber.

Au matin, quand il fit jour, nous nous aperçûmes que, presque tous, nous avions des traînées noires sur le visage et… pas d’eau pour se laver. Si bien que pour aller travailler au Port de Pêche, pour être un peu convenable, je dus me passer un peu d’eau de Cologne sur la figure.

Et nous partîmes provisoirement pour Auray le 15 dans l'après-midi.

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