Paul Fontaine


Paul Fontaine, Vannes, le 7 avril 1943

Extrait des Cahiers de l'Iroise, décembre 1982

Si Lorient était bombardé depuis plus d'un an de façon peu dangereuse au point que nul ne s'en alarmait, l'attaque du 14 janvier fut sévère, et pour la première fois des bombes incendiaires mirent le quartier de Merville en flammes. On crut que c'était fini, mais le lendemain ce fut la ville qui devint un brasier : casernes, théâtre, banques, usines, églises, Mairie, Hôtel des Finances, Sous-Préfecture et des centaines de maisons prirent feu ainsi que l'arsenal. On crut encore cette fois que c'était fini et, de fait, le calme se rétablit pendant quelques jours; mais, le samedi, attaque de jour des bombardiers américains. En moins de cinq minutes, la Poste est coupée en deux, les Contributions Indirectes sont écrasées, des maisons s'effondrent, deux bombes tombent à moins de quinze mètres de mon usine, soufflent le toit, crèvent les cloisons; l'une de mes dactylos est enfouie sous les décombres. On lutte pour les blessés, puis mon personnel prend la fuite. Je me cramponne à l'affaire, mais le soir, feu d'enfer; je décide de mettre ma famille à l'abri, car la situation devient intenable.
Au matin, nous prenons rang dans la colonne et gagnons le manoir de Kerloudan, à 800 mètres de Ploemeur. Nous espérons qu'en pleins champs le risque est nul. Ce fut une erreur. Les bombardements se multiplièrent, et le 29 janvier j'étais incendié. Il y avait tant d'incendies que personne ne s'occupait plus de sauver quoi que ce soit. Le dimanche 7 février, nous étions, de nuit, attaqués à Ploemeur. Ce bourg est incendié, il éclaire notre manoir comme un projecteur, et nous voyons bientôt les torches incendiaires joncher le terrain autour de nous; le feu est à l'étable, dans la réserve de bois, dans les combles; nous éteignons les torches, délogeons le bétail qui, l'instant d'après, est tué par des bombes explosives; nous avons d'ailleurs eu le sentiment que le manoir s'effondrait. Le raid s'est prolongé trois heures; ce fut le plus dur; il avait pour but d'achever la destruction de Lorient et de tous les baraquements qui s'y trouvaient. L'horizon ne formait plus qu'une masse rouge.
Au petit jour, nous avons pris la suite dans la caravane pour fuir cette fournaise et aller n'importe où : on fuit parce qu'il n'y a plus d'espoir; il ne reste rien, tout est écrasé, on ne re-connaît plus les rues, elles n'ont plus de façades ni de formes; tout flambe et le seul souci est d'éviter de se faire écraser sous un effondrement. De loin, j'aperçois ma propriété de la rue des Colonies qui flambe et, en gare, j’apprends que celle du Mir est détruite depuis deux jours ; mais il n’est question que de s’éloigner et on nous fourre dans un train qui part aussitôt plein.

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