Svob Emmanuel


Appel radiodiffusé, qui a été adressé par Emmanuel Svob, maire de Lorient, en faveur de populations sinistrées publié dans le journal La Liberté du Morbihan du 15 mars 1945.

Il est dans l’Ouest, des gens qui souffrent, des sinistrés totaux, des vieillards, des enfants, des mères.

100 000 Lorientais ainsi s’appellent ceux de cette Cité détruite totalement en janvier et février 1943, ainsi que ceux des agglomérations qui l’entourent. Je parle des Lorientais de demain, de Keryado, de Ploemeur, de Lanester.

Un mois durant, nuit et jour, et à vingt reprises, ces habitants subirent les bombardements qui ont anéantis leur Cité.
Lorient est toujours ville allemande et, devenue forteresse marine, les pièces d’artillerie à longue portée autrefois dirigées vers la mer ont été retournées sur leur socle. Leurs gueules sinistres, crachant le feu, apportent, comme la semaine passée encore au chef-lieu du département, la mort à 30 kilomètres de leurs positions.
Songez dans quelles inquiétudes vivent les populations évacuées et celles placées dans la zone de tir !
Mes pensées se dirigent vers ces sinistrés de la première heure qui, après les terribles moments vécus, il y a deux ans déjà, attendent avec une impatience certaine le moment où ils pourront revoir ce qui leur reste : des ruines. Ces ruines, qui n’existaient parfois qu’à demi lors de leur exode sont aujourd’hui totale. Les planchers, les portes et fenêtres ont servi à faire du feu aux boches. Ces derniers ont détruits le reste par explosion de mines.
Qu’attendent ces sinistrés de France, dont la situation critique a été rappelée récemment par mon collègue le Maire de Caen ?
Ils attendent tous, qu’ils soient de Dunkerque, de Lorient, de Saint-Nazaire, des Charentes, de Caen ou de Brest, que les Pouvoirs Publics décident rapidement leur situation future et décident clairement.
Hier ils étaient de « Lorient », qui retraités de Marine et des Armées, qui industriels et commerçants, qui employés ou ouvriers besogneux, tous amalgamés dans le creuset d’où sortait la joie de vivre.
Ils avaient tous leur demeure et leur mobilier, témoins de souvenirs, de vies bien remplies, d’espoir dans les générations qui montent.

Ils n’ont plus rien……
Leur désarroi est encore immense et si certains, les jeunes, ont pu se reclasser provisoirement là où le marché de travail les appelle ; d’autres attendent, miséreux, dans ces petites villes et petits bourgs du Morbihan, le retour dans ce coin de terre qu’ils chérissent pour de multiples raisons.
O choses inanimées ! ……
Que fera la Nation pour ceux-là, eux qui ont tout donné ?

La communauté nationale doit, aujourd’hui et demain, prouver son existence et si, comme le soulignait si justement mon confrère de Caen, certains ont pu vivre dans un calme relatif, se retrouver après cette guerre et se compter constater qu’aucun dommage n’a été subi, ni sur leur personne, ni sur leurs biens, qu’ils se disent et se répètent que les sacrifices des autres en sont la raison.
Que serait-il advenu des Marines Alliées, si les bases de sous-marins allemands, installées à Lorient et à Saint-Nazaire, n’avaient été touchées dans leurs œuvres vives ?
Que serait-il devenu des débarquements en Afrique et en Europe, si ces Cités, bastions avancés de la présence éphémère du « Teuton » avaient subsisté ?
Les Lorientais – il y a deux ans déjà – lorsqu’ils fuyaient sous les bombes meurtrières savaient qu’elles ne leur étaient pas destinées. Ils firent généreusement le sacrifice de tout : combien de familles ont perdu des êtres chers !
Ils demandent que cette privation de jouissance qui est la leur, cette privation de jouissance née du travail, des économies de toute une vie soit bientôt caduque et qu’ils soient rétablis dans leurs droits.

Combien, souvent, moi, leur Maire, réinstallé par le Gouvernement provisoire de la République, après avoir exercé mes fonctions pendant plus de dix ans, j’ai médité et pensé leur vie depuis cette terrible époque !
Combien, aussi, j’ai songé à leur avenir et à leurs désirs légitimes !
Je les ai mêlés à tous ces Français que la guerre a rejetés loin du toit familial, dont il ne reste qu’amoncellement de ruines.
Je ne vous dirai pas les douleurs physiques qu’ils ont endurées. Je vous tairai le lamentable exode dû à l’incurie des responsables placés à l’époque dans l’Administration de Vichy, soit à la tête de la région, du département ou de la Ville car ceci est du passé.
Je considère seulement que celui qui, pour des besoins de la guerre, a vu sa maison détruite, doit prétendre à ce que l’État la lui reconstruise, que son mobilier soit remplacé, sans qu’il ait d’autre préjudice pécuniaire à supporter.
Quand je parle de l’État, je pense à tous les Français qui se sont aujourd’hui retrouvés dans la Communauté Nationale, avec le désir de refaire notre France plus belle, plus laborieuse, plus généreuse.
Cet esprit de communauté que l’on rencontre dans la douleur, dans la misère de la guerre, quittera-t-il les Fils de France lorsque la paix sera retrouvée ?
On oublie vite les douleurs des autres. J’ai voulu vous parler d’eux. De ceux que la guerre a ruinés, et je pense confiant, aux décisions des représentants de la Commission Consultative, ajoutant toutefois qu’il paraîtrait paradoxal que l’intérêt national soit mal compris si, éventuellement, on voyait les mesures boiteuses élaborées par Vichy reprises par notre Administration actuelle.
Oublierait-on que cet intérêt national veut le relèvement des ruines ? Que des milliards versés pour des fins de guerre ne pourraient l’être pour des fins de paix ? Que des activités passées demandent à sortir de leur sommeil ?
Il y avait à Lorient un arsenal militaire. Des milliers d’ouvriers qualifiés portaient dans tous les pays du monde l’hommage vivant de l’œuvre créatrice de la France.
Lorient sera-il-rayé du plan futur des arsenaux ? Ce serait un non-sens.
L’Allemand avait considéré l’importance et les possibilités géographiques de la rade de Lorient. Les travaux qu’il y fit soulignent à l’attention des Pouvoirs Public l’intérêt de la question.
Connaître la désaffectation des sommités de la Marine étonne le profane. M. le Ministre de la Marine ne peut, sans commettre une faute, décider que Lorient ne sera plus l’arsenal qu’il était.

À M. le Ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme, je présenterai une requête, ajoutant aux doléances de mon collègue le Maire de Caen «  les sinistrés de France vous observent et vous jugeront ». Ils n’apprécieront les services rendus à la Nation qu’autant que vos efforts tendront à faire supporter le fardeau que la guerre laisse comme tribut à notre pays et qu’autant que vous aurez su répartir les dommages d’équitables manière.
D’autre part, la Charte de la Reconstruction, élaborée en 1919, devrait être reprise. La loi du 17 avril 1919 doit être votre loi, notre loi à nous qui avons tout perdu.
Mais qu’on se hâte ! Lorient, comme les autres localités sinistrées, craint fort que les évènements ne devancent les décisions à prendre à leur égard. L’exemple de Brest, où rien n’avait été préparé, hante leurs souvenirs.

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