Théodore Le Dortz


Exposé de Théodore Le Dortz sur la vie des prisonniers enfermés dans la citadelle de Port-Louis.  30 mai – 29 juin 1944

Vous m’avez demandé de vous faire un exposé de la vie que nous avons mené à la Citadelle de Port-Louis. Je m’en acquitte comme d’un devoir, car il faut que les parents de mes malheureux amis gardent au moins le souvenir de leurs dernières journées.
Ce n’est pas une page de littérature que je vais vous écrire, vous devrez certainement corriger et adapter mon récit à celui que vous avez déjà commencé.

C’est au mois de juin que commence notre bagne. Vous connaissez le décor : trois cellules, trois caves plutôt, froides et humides s’ouvrent sur un petit jardin entouré de barbelés. C’est là que nous avons passé les plus mauvais jours de notre existence.
Gardés par des soldats, des brutes pour la plupart, pendant d’interminables journées, nous avons attendu notre jugement, notre arrêt de mort à tous.
Les journées passent, monotones. Le lever est à sept heures, la sentinelle de garde au fusil-mitrailleur vient montrer sa tête à la lucarne et déplace les gros madriers qui barricadent la porte. Quelques minutes plus tard nous sortons nous laver dans des grands baquets souvent remplis d’une eau fétide.
Un moment après vient le déjeuner. À tour de rôle nous recevons notre maigre pitance : peut-être cinquante grammes de pain souvent immangeable et un quart de mauvais café puis nous rentrons dans le cachot. Débarbouillage et déjeuner tout se passe en cinq minutes.
C’est alors, après avoir mangé, que nous passons nos meilleurs moments. Assis en rond sur la paille humide nous évoquons nos familles, nos amis, nos espoirs, nos projets. Combien de fois avons-nous souri en nous racontant quelques aventures.

Après une, deux et quelquefois trois heures de ces entretiens, quand la conversation commence à baisser et que le cafard nous gagne, monsieur Mazé nous conte quelques histoires et aussi quelques aventures de sa jeunesse. Alors l’appétit nous revenant nous tâchons de l’oublier dans d’interminables parties de boulets trouvés par monsieur Mazé en grattant le terre-plein de notre cellule. Nous avions également fabriqué des palets avec de gros morceaux d’ardoises ramassés pendant nos courtes sorties.
Mais bientôt fatigués, l’appétit nous creusant l’estomac nous nous jetons sur la paille où nous cherchons les derniers grains de blé oubliés par la batteuse et que nous mangeons de bon cœur. De temps en temps monsieur Mazé qui a gardé sa montre de poche rompt le silence par ces mots : « Dans trois heures la soupe » et à mesure que l’heure s’avance : « Dans une heure la soupe dans vingt minutes la soupe. » cet avide désir de manger dure toute l’après-midi et c’est avec plaisir que nous recevons vers cinq heures le  quart de choux ou d’eaux grasses.

Ranimé par ce maigre repas chaud nous nous retrouvons encore assis tous ensemble sur notre mauvaise paille.  De quoi parlons-nous alors ? L’appétit à peine assouvi fait germer en nous l’espoir de jours plus gras. Aussi parlons-nous repas. Combien de fois avons-nous parlé de ce merveilleux réveillon que nous devions faire à Noël 44, à Locminé. Je dis Noël 44 car nous avons tous pensé que la guerre serait finie pour lors. Nous avions tous cette espérance ; c’était cette espérance qui entretenait notre moral.
C’est aussi à une de cette veillée le lendemain du jugement que nous avons tous promis de faire le pèlerinage à Sainte-Anne d’Auray, à pied.

Puis la nuit descend, nous réparons les dégâts de notre lit et serrés les uns contre les autres, à deux et même trois sous la même couverture, nous attendons en silence le sommeil.

Voilà le récit de nos premières journées. Cependant au bout de quelques jours notre situation s’améliore : nous avons fabriqué un jeu de cartes avec une boite à sucre. Alors commencent d’interminables parties de belotes. Combien en faisons nous par jour, je ne saurais le dire : 50 peut-être 100. Nous avions même imaginé des matchs de belotes, des matchs de boules.

Entre deux parties, monsieur Mazé nous remonte le moral. Il a toujours quelques bons mots à nous dire, une nouvelle histoire à nous raconter et malgré nos malheurs la joie reprend.
C’est aussi en souriant que nous regardons monsieur Mazé casser à l’aide d’un boulet un petit morceau de béton des murs de la Citadelle. Pourquoi le faisait-il ? Il nous l’a raconté souvent et je regrette de n’y avoir pas porté plus d’attention.

Un matin du mois de juin, l’interprète est entré dans notre cellule, il énumère les noms de mes amis qui sortent les uns après les autres : c’est le jugement. Ils ne sont pas rentrés de la journée et lorsqu’ils sont revenus vers sept heures, nous avons mangé en silence.
Ce soir-là la veillée a été triste. Pour la première fois nous avons oublié nos projets et nos espoirs et nous arpentions le cachot en soupirant. Aimé avait le cafard, il venait d’avouer avoir eu un revolver dans les mains. Francis a pleuré un peu, il ne voulait à aucun prix être séparé de son frère. Peu à peu les bonnes paroles de monsieur Mazé rétablirent le calme et je me rappelle encore qu’en souriant il distribua à chacun sa peine. Il me donnait 10 ans de travaux forcés et gratifiait également Martin de 10 ans ; puis venait Aimé Trébuil, Pérennou et le Cunff avec 5 ans ; d’après lui Jean Feuillet et Franck Trébuil qui étaient hors de l’affaire devaient être déportés en Allemagne comme travailleurs, et tous dans cette espérance, sans un moment de défaillance, jusqu’au 9 juin. Le soir de ce jour, l’interprète appelle mes sept amis et leur demande de préparer leurs paquets pour le lendemain à 4 heures : ils vont partir pour Vannes.
La porte refermée nous sommes si heureux que, si ce n’est la peur des gardes, nous aurions chanté. Oui, ils étaient heureux, moi aussi j’étais heureux, heureux de leur bonheur : c’est dans la souffrance que se forgent les meilleures amitiés.

Et comme d’habitude nous avons veillé longtemps dans la nuit. Nous avons parlé de nos projets, de nos familles.
Le lendemain, 10 juin, vers cinq heures du matin, la sentinelle vient nous réveiller, il faudra partir dans cinq minutes. Tous levés, nous nous donnons le dernier baiser en répétant plusieurs fois : « À Locminé, à Noël. » Et ils partent en deux groupes pour Vannes.
Faut-il dire que lorsqu’ils sont partis, nous sommes restés comme abrutis, habitués à nos amis nous aurions voulu les suivre, car sur les onze que nous étions au début nous ne restions que deux.
Voici les derniers moments que j’ai passés à la Citadelle avec Francis, Aimé Trébuil, jean Feuillet, Bertrand Pérennou, Jean Martin, Roger le Cunff et monsieur Mazé.

Je n’ai pas voulu mêler les derniers moments de ces amis avec les derniers camarades que j’ai rencontrés plus tard dans les autres cellules en continuant mon calvaire. Je voudrais que les parents de Francis gardent tout d’un trait le souvenir de leurs dernières journées. Cependant je vais continuer mon récit, car les derniers jours que j’ai passés à la Citadelle étaient plus atroces que ceux que j’ai passés avec Francis et Aimé.

Du 14 juin au 29 juin.
Par où dois-je commencer ? Sans doute voudriez-vous savoir comment se faisaient les entrées à la Citadelle, c’était horrible. Une soixantaine de soldats s’alignaient sur deux rangs depuis le portail du jardinet jusqu’à l’entrée des cellules. Les prisonniers passaient entre ces bruits qui leur donnaient chacun un coup de crosse. J’ai vu une de ces brutes casser sa crosse de fusil sur la tête d’un camarade. Puis après avoir reçu encore une bonne correction dans le cachot, ils restaient là une journée et quelquefois plus sans manger.

Les patriotes blessés dans les combats ne recevaient aucun soin et ils restaient là plusieurs semaines avec des balles dans les mains et dans les jambes.
La nourriture ne s’est jamais améliorée, au contraire elle diminuait et devenait de plus en plus infecte. Combien de fois, nous avons reçu du pain immangeable, un morceau de moisissure plutôt qui nous collait aux mains. Nous mourrions de faim, si bien que lorsque nous sortions pour la corvée d’eau nous remplissions nos poches de pelures de pommes de terre que nous trouvions sur un tas d’ordures. Mais les Allemands s’en étant aperçus choisissaient pour cette corvée ceux qui n’avaient rien à se reprocher et nous, les terroristes, comme ils nous appelaient, nous étions contraints à chercher les grains dans la paille.

De temps en temps aussi les gardiens rentraient dans les cachots, ils voulaient notre argent, tous nous étions fouillés. Malheur à celui qui ne voulait pas le remettre, il était impitoyablement bourré de coups de crosses et de coups de cravaches. Lors d’une de ces opérations nous avons aperçus le plus mauvais de nos gardiens sortir d’une cellule avec un portefeuille qu’il a caché plus tard dans le jardinet.
Combien de fois nous aussi, avons entendu nos camarades des autres cellules, crier, hurler plutôt pendant plusieurs heures sous les coups de ces sauvages. Nous, dans les cellules à côtés, serrions les poings en attendant notre tour de correction. C’était long, c’était atroce.

C’est vers le 19 juin que le lieutenant qui commandait nos gardes vint nous annoncer le débarquement. Puis nous séparant en deux groupes, les condamnés d’un côté et les innocents de l’autre, il demanda à ces derniers de ne pas en vouloir à l’Armée allemande, s’ils avaient été maltraités, c’était la faute des terroristes. Il nous annonce également un prochain départ pour l’Allemagne. Quelle joie lorsque la porte c’est refermée : la libération approchait.
Quelques jours plus tard, le 28 juin ce même lieutenant nous a fait distribuer des vêtements : c’était les effets de nos camarades paris avant nous pour Quimperlé et pour Vannes.
Le 29 juin vers cinq heures nous partons, attachés deux par deux avec des fils de fer : c’est le départ pour l’Allemagne. Nous étions 20 jeunes gens et 2 jeunes filles. Reviendront-ils tous ?
Je dois aussi vous dire que la matraque qui servait aux soldats pour nous maltraiter à Port-Louis était un tuyau de caoutchouc d’une cinquantaine de centimètres enroulé de fils de fer barbelé.

C’est ainsi que nous avons passé les derniers jours à la Citadelle de Port-Louis. Le récit est exact, j’ai écrit tout ce que j’ai vu et passé à la citadelle du 30 mai au 29 juin 1944.

Signé : Le Dortz de Quistinic (Morbihan)

P.S. J’ajoute, que les frères Trébuil, Jean Feuillet et Martin  Jean ont été arrêté le 2 mai 1944, au domicile de leurs parents à six heures du matin. Ils ont été transférés à la prison de Locminé, où ils sont restés jusqu’au 16 mai. (torture)
Le 16 mai ils ont quitté Locminé pour Port-Louis, où ils ont été fusillés le 10 juin. Probablement à l’aide de balles explosives, si l’on juge aux blessures que portaient les corps. Ceux-ci étaient dans la fosse, recouverts de sable et de chlorure de chaux.

G. Le Clainche

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