Yvette Bardouil


Yvette Bardouil : nuit du 26 au 27 septembre 1940 à Lorient

Extrait d'une petite fille dans la guerre, récit publié en 1996.

Pour la première fois, à Lorient, la sirène hurle… trois fois !…

Vite, mes sœurs et moi sommes sorties du lit. Déjà on entend le vrombissement des avions et le bruit assourdissant de la mitraille.

Il faut faire vite et partir dans la cave de la Coopérative, rue de la Ville-en-Bois. Tout était convenu comme cela avec mes parents.

Mais celui-ci est le premier bombardement, c’est un peu la panique…

Cependant, nous quittons notre maison, sans songer, bien sûr, que nous ne la reverrons plus. Nous rasons les murs en file indienne jusqu’à l’abri, ma petite soeur de trois ans dans les bras de Maman. Madame Bronnec et ses enfants nous attendent, inquiets, et nous font descendre dans la cave. Un lit est installé pour les petites filles de Madame Bronnec. Ma sœur Louisette et moi nous plaçons au pied du lit. Ma mignonne petite sœur Gilberte dort toujours dans les bras de Maman assise sur une chaise. Entre-temps, ma tante Françoise nous a rejoints. Nous sommes onze dans cet abri.

Cà canarde dur dehors, chacun de nous a peur mais on se tait. Papa et Auguste Bronnec vont de temps en temps dans le jardin se rendre compte de ce qui se passe. Certes ils le savent bien, mais les explosions sont très près de nous… Les parents sont sur le qui-vive, on le sent bien, nous les enfants.

Une explosion plus forte que les autres nous donne une frayeur intense. Mon père et Auguste sortent à nouveau, mais très vite je les vois revenir. La lumière s’était éteinte dans la cave mais mon père tient devant lui une lampe-torche. Je n’oublierai jamais son regard, ses yeux qui cherchent ceux de Maman, et sa pâleur.

Dans un nuage de poussière, notre maison, à quelques centaines de mètres de notre abri, venait d’être anéantie…

Pauvres parents ! Hélas, le pire était encore à venir. Là, vraiment, les bombes pleuvaient autour de nous, et chacun de nous ressentait une peur intense.

Au moment où je vis Maman se lever, avec toujours ma petite sœur dans les bras, une déflagration soufflait le devant de la maison où nous étions.

Toujours assise au pied du lit, je vis une lueur rouge frôler mon nez en même temps que j’entendais un bruit sourd. Je savais Maman devant la trappe de la cave. Etait-ce elle qui venait de tomber ? Je me lève et, à tâtons, je cherche dans le noir. Je touche ses jambes, je l’appelle, je crie et appelle mon père. Celui-ci, Dieu merci, me répond. Ma sœur Louisette est là aussi près de mon père. Elle n’a rien, mais Maman ne répond pas. Est-elle morte ? Gilberte non plus ne dit rien. Par contre, je me rappelle très bien entendre Léone et Pierrette, les petites filles de Madame Bronnec, pleurer. De même, j’entendais très bien les voix affolées de leurs parents et de leur grand-mère. Nous étions plongés dans le noir complet.

La lampe-torche de Papa avait disparu Dieu sait où… Et Dieu, lui-même, où était-il ? Sûrement pas au-dessus de nous !

Un grand bruit de cavalcade (je l’ai encore, à soixante deux ans, dans les oreilles), des hurlements de douleur, des cris en allemand. Tout cela se passait dans la rue. En même temps, rentrait dans la cave une odeur de cendre et de poussière indescriptible mais que je sens encore aujourd’hui.

Un officier allemand, avec une badine à la main, fait irruption dans la cave par le trou que la déflagration de la bombe avait fait.

« Ah ! vos amis anglais… » dit-il.

Et je le vois encore taper sur ses bottes avec sa badine.

Effectivement, c’était le premier bombardement anglais sur Lorient et cet Allemand allait, à l’aide de sa lampe, nous faire découvrir l’ampleur de notre peine. Maman était morte ou gravement touchée. Ma petite sœur ?… On ne savait pas non plus. Ma tante Françoise, elle, était bien morte. Je la vois, assise sur une chaise, les mains jointes. Elle devait prier tandis que les bombes pleuvaient. Elle avait une tache de sang sur la joue droite, et, en passant devant elle, je la secouai en la suppliant de me parler. Elle était bien morte, hélas ! et ma petite sœur aussi, je l’ai bien compris après…

…Là s’arrête mon enfance ! …..Papa nous dit que Maman avait été amenée à Maritime, mais que parmi les Allemands il y avait eu tant de victimes, morts ou blessés, que les civils, ils n’en voulaient pas. Aussi Maman avait-elle été dirigée vers Bodélio, vivante, mais dans un coma profond.

Combien de temps sommes-nous restés sur les ruines ? Partout autour de nous çà fumait, les gens étaient atterrés. Et là, juste près de nous, horreur, un paquet avec une main coupée dont un doigt tenait la ficelle…

Une voisine, madame le Luhandre, nous fit entrer chez elle. Sa maison n’avait pas été touchée. Pourtant le quartier n’était que ruines et presque personne ne pouvait plus rester là. Les gens fuyaient, emportant je ne sais où quelques affaires sorties des décombres.

…..Où aller ?…..

Il y avait à Lorient une trentaine de morts. Il fallait les ensevelir…..Nous n’avions plus rien. Mon père ne possédait en tout et pour tout que le pantalon et la chemise qu’il portait lors du bombardement. Ma sœur et moi étions en pyjama. C’est en pyjama, du reste, que nos voisins nous ont fait traverser la ville pour trouver refuge rue Paul Bert, bien touchée elle aussi, mais nos voisins y avaient de la famille ou des amis en tout cas…..

Plus tard, nos voisins ont voulu revenir chez eux. Nous sommes donc repartis avec eux…..

Dans la rue, les Allemands allaient et venaient, vociférant et eux-mêmes ahuris d’un bombardement sur la ville de Lorient, le premier. Ils l’occupaient, somme toute, depuis peu longtemps. Et ils avaient aussi beaucoup de morts et de blessés…

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