Statue Victor Massé


En septembre 1884, un comité est créé pour élever un monument à Victor Massé sur une des places de Lorient, sa ville natale. Parmi les membres du comité d’honneur, on trouve le sénateur Audren de Kerdrel, le conseiller général Paul Guieysse, le directeur de l’Opéra-Comique Léon Carvalho ; Philippe Gille, son gendre, qui lui écrit notamment le texte de Rêverie (20 mélodie pour chant et piano) édité en 1867, le critique musical Oscar Commettant, le directeur de l’Académie Nationale de musique Auguste Vaucorbeil, le président du Syndicat de la presse parisienne Philippe Jourde, le chef d’orchestre et professeur au conservatoire Louis-Albert Bourgault-Ducoudray, les compositeurs Léo Delibes, Charles Gounod, Ernest Guiraud, Victorin Joncières, Jules Massenet et Camille Saint-Saëns.... Le comité local est présidé par monsieur Danthon (membre de la commission théâtrale de Lorient) et le président d’honneur est le maire de Lorient Eugène Charles. Les personnalités locales sont nombreuses dont Joseph Bellec (professeur au lycée et conseiller municipal), Auguste Nayel (sculpteur), Stéphen Gallot et Eugène Mahot (architectes), Coroller (artiste peintre), …

Le 24 novembre 1885, le Comité Victor Massé adresse une lettre au maire de Lorient pour lui annoncer qu’Antonin Mercié accepte de se charger de la statue pour la somme que le Comité a récoltée, soit 11 000 francs (9 000 souscrits à Paris et 2 000 à Lorient). Pour le piédestal du monument, dont Mercié évalue la somme à 4 ou 5 000 francs, il espère que la ville de Lorient pourra se charger de son exécution. Il prévoit un socle en granit de Kersanton d’une hauteur de 1,66 mètres pour une largeur de 1,45 mètres. Le maire soutien cette idée, car selon lui, une statue d’un sculpteur à la renommée de Mercié, ne peut que contribuer à l’embellissement de Lorient. Il pense toutefois que du granit bleuté, qui se trouve autour de Lorient est aussi beau et moins couteux. La statue est exécutée en 1887 par le sculpteur toulousain Antonin Mercié sur des plans de l'architecte lorientais Stéphen Gallot.
La matière première est fournie par l’État. La statue est exécutée en marbre blanc de Carrare. Victor Massé est représenté plus adossé qu’assis. Le journaliste lorientais Rinaldus décrit le monument : Victor Massé est debout, ou à peu près, c’est-à-dire plus adossé qu’assis. Un rossignol placé derrière son épaule, ouvre joyeusement le bec, et lui chante les gammes mystérieuses qui ont inspiré le musicien-poète des Noces de jeannette ; le poète écoute rêveur et semble noter les improvisations vibrantes de ce joli chanteur des bois et de la Nature endormie. Sur le rocher où Victor Massé s’appuie, se détache une Renommée, proclamant sans doute la gloire future du compositeur, à l’aide de deux trompettes.
Le dessin confié au talent connu de M. Gallot, architecte, est réellement fort beau, et répond en tous points à l’ensemble qu’on pouvait attendre de cette œuvre digne d’éloges. Un modèle d’un Maître a été adressé de Paris ; - ce modèle, représentant une lyre couchée, entourée de roses et de palmes, a été exécuté par deux sculpteurs, dont l’un est étranger, l’autre est M. Nayel.
Enfin le tout, même la mise en place de la statue, à part la sculpture, a été confiée comme travail, à notre sympathique compatriote, M. (François) Mulot, marbrier à Lorient, dont le zèle de l’activité méritoires, n’ont pas peu contribué en si peu de jours, à l’heureuse et rapide érection d’une statue dont notre ville aura désormais le droit d’être fière.

En fait, Victor Massé est représenté assis sur le tronc d’un chêne autour duquel s’enroulent des pampres de vigne. Cet enlacement symbolise et Galathée et la Bretagne, la patrie des chênes chantée dans ses Chants Bretons. Sous ses pieds, une gerbe qui symbolise la Chanson de la gerbe qui, avec la vigne, représente l’été et l’automne, deux parties des Saisons. Le crâne du compositeur est dégarni avec ses cheveux qui se relèvent en boucle et forment comme une couronne. Sa moustache est retroussée, sa barbe en pointe. Le col de sa chemise entr’ouverte est négligemment serré par une cravate. Il porte une redingote à plis flottants. Le rossignol est perché sur une branche, un feuillet sur lequel il compose les Noces de Jeannette est posé sur son genoux gauche. Le coude gauche appuyé sur une branche du tronc, laisse légèrement retomber sa main. L’arrière de la statue forme un bas-relief où est sculptée la Renommée jouant de la trompette.

Le piédestal est l’œuvre de Stéphen Gallot. Il est composé de deux parties : un refuge de forme elliptique construit en pierre du Blavet et carrelé en carreaux de Maubeuge, et la partie inférieure en granit de Bretagne (granit bleu) sur laquelle il est prévu de faire reposer une grille. La lyre qui orne ce piédestal est ornée d’une lyre enlacée d’une palme et d’un bouquet de rose. Le journaliste Rinaldus écrit : Le piédestal, en beau granit choisi, est assis sur deux marches ; il est composé d’une base moulure Renaissance. Cette base est surmontée d’un gros dé, heureusement galbé et sans prétention aucune, puis d’une corniche à moulures gracieuses, d’un style correct et de bon goût.

Des écritures en lettres dorées sont visibles sur deux faces. Sur sa face principale, est inscrit en lettres antiques : A Victor Massé - Né à Lorient le 7 mars 1822 - Mort à Paris le 5 juillet 1884. Sur sa face postérieure : Ce monument a été élevé à la mémoire de Victor Massé par ses admirateurs et la ville de Lorient le 4 septembre 1887.

La statue avec dans le dos le Théâtre municipal de Lorient est tourné vers l’église Saint-Louis. La croyance n’a d’ailleurs jamais quitté Victor Massé, allant souvent à l’église le matin des premières de ses opéras. Victor massé avait gardé du pays natal la foi et la piété qui prosternent les bretons au pied des calvaires et des madones dans les grandes circonstances écrit Jean de La Rouxière.

Fêtes d’inauguration de la statue Victor massé

Sa ville natale, lui rend un grand hommage en organisant, du 3 au 4 septembre 1887, les fêtes commémoratives de Victor Massé.
Le samedi 3 septembre décoration de la rue Victor Massé, de la place Alsace-Lorraine, du cours de La Bôve et des édifices publics, grande retraite aux flambeaux et feux de bengales par la musique du 62e de Ligne.
Le dimanche 4 septembre, un concours de danses bretonnes au biniou, concert des membres de la Société pour les Assises poétiques de La Pomme au Théâtre municipale avec le concours de la musique d’artillerie de Marine, divertissement publics sur les quais (mât de cocagne) et sur le bassin à flot (mât de beaupré), l’inauguration de la statue avec le concours des musiques du 62e et du régiment d’artillerie, grandes illuminations de nuit (rues Victor Massé, des Fontaines, place Bisson, cours de La Bôve et façade du Théâtre), séances musicales sur le kiosque de la place Alsace-Lorraine, retraite aux flambeaux, banquets pour les personnalités.

Une plaque de bronze commémorative réalisée par Adolphe Léofanti (1838-1890) est également apposée le 4 septembre 1887 à 11h00 sur la façade de sa maison natale, en présence de sa fille Alice Victor Massé. La plaque, offerte par L’Association Bretonne-Angevine dont le secrétaire général est Léon Séché, est installée avec l’accord des propriétaires de l’immeuble du Grand-Café sur la grille extérieure de la maison natale.

Sur la plaque : Avec l’aide de Dieu pour la Patrie – Le 4 7bre 1887 - L’Association Bretonne-Angevine pour honorer La mémoire de Victor Massé A posé cette plaque sur Sa maison natale.

La pose se fait sous la présidence de Jules Simon qui prononce son premier discours de la journée : Au moment où la ville de Lorient élève une statue à Victor massé, l’Association Bretonne-Angevine pose une plaque commémorative sur la maison où il est né. Cette plaque est l’ouvrage de notre ami, M. Léofanti. […] Il est mort entouré de ses enfants, la main sur son manuscrit qui ne le quittait jamais, et en se disant, dans un suprême élan de tendresse et de légitime orgueil : Elles jouiront de ma gloire ! Nous répondons, messieurs, à sa dernière pensée, en les associant aujourd’hui au triomphe qu’avec le concours d’un grand sculpteur lui décerne sa ville natale.

Pour l’inauguration de la statue, trois tribunes sont installées pour les personnalités (Jules Simon, Barbier, Delibes, Séché, Massenet, Saint-Saëns, Mercié, Thomas, Vitu, Michel Bouquet, Nicole, Barré, Toulmouche, Gille, mademoiselle Alice Massé…). Des chaises sont disposées devant ces tribunes et louées (1 franc) pour les victimes de l’incendie de Locmiquélic. La statue est jusque-là cachée d’un voile aux yeux des Lorientais.

L'emplacement retenu pour la statue, approuvé par le maire précédent, Eugène Charles, est le souhait du sculpteur Antonin Mercié. Si la préférence de beaucoup de Lorientais est de l’élever sur le quai, derrière le Théâtre municipale, le sculpteur estime que l’air marin ne pourrait à terme que désagréger la matière. Le 15 mai 1887, Mercié qui se rend en train de Concarneau à Paris, fait une halte de quelques heures à Lorient pour s’entretenir avec l’architecte Stéphen Gallot, monsieur Danthon (président du comité local pour l’érection de la statue) et monsieur Le Goff au sujet du lieu d’implantation est alors choisi. Le 23 juillet 1887, c’est tous les membres du conseil municipal qui se déplacent à l’angle du cours de La Bôve et de la rue du Port, afin de se rendre compte de visu de l’implantation du monument par les essais de pose de la maquette du monument avant de voter les crédits nécessaires aux festivités qu’il y aura autour de l’inauguration.

Aussi, le 4 septembre 1887, le maire Laurent Roux-Lavergne inaugure à 16h30 et dévoile une statue en marbre à l’effigie du compositeur, installée au milieu du cours de La Bôve. Devenu l'ami de Massé qu'il a connu quarante ans auparavant comme professeur en classe élémentaire du conservatoire, le compositeur Léo Delibes qui lui succède à son siège à l’Institut, prononce un discours élogieux, […] Qui m’eût prédit qu’un jour j’aurais la tâche si douce et si flatteuse d’honorer publiquement, au moment où pour lui la postérité commence, celui qui m’accueillait, tout enfant […] Quelle variété d’invention ! quelle abondance mélodique ! Certes, ce titre de mélodiste, nul mieux que Victor Massé ne l’a mérité. Combien en a-t-il prodigué de ces motifs caractéristiques qui captivent la popularité tout en charmant les délicats ! C’est ce don inné, c’est cette qualité géniale qu’il possédait à un si haut point. […] Pour Léo Delibes, la statue qui retrace fidèlement ses traits est aussi un résumé des faces si variées de son talent : c’est le chœur de Galathée qui s’exhale pour lui d’un bas-relief antique, c’est le rossignol des Noces de Jeannette qui module sa chanson, ce sont les blés jaunissants qui lui parlent des Saisons, c’est le lotus de Cléopâtre et enfin l’âme de Virginie, portée par une vague qui vient mourir à ses pieds.

Puis c’est au tour, de Jules Simon, philosophe et homme politique d’État natif de Lorient, de prononcer un élogieux et émouvant discours : […] Une inscription sur la maison, une statue sur la place publique ; c’est à la fois une précaution contre les oublis de l’histoire, un acte de reconnaissance nationale, et un encouragement à bien faire […] Lorient qui est une ville jeune a déjà de glorieux ancêtres […] J’ai été l’ami de Brizeux et de Victor Massé. Son ami ? Nous sommes tous les amis de Victor Massé. Il a des amis dans le monde entier. C’est le beau privilège des musiciens. Pour admirer le chef d’œuvre d’un statuaire, il faut venir le chercher dans la ville qui le possède. La musique au contraire vient à nous […] Il n’y a pas d’orchestre qui ne soit tributaire de Victor Massé. On le chante dans les salons et dans la rue. Personne ne peut entendre sa musique sans la trouver aimable, et on ne peut aimer sa musique sans l’aimer lui-même, car il y a mis tout son cœur. […] Il était fait pour être heureux. La nature lui avait donné un extérieur aimable, une belle voix, ce qui est un beau cadeau à faire à un musicien, une facilité extrême pour apprendre, le goût du travail, la passion de son art, une imagination puissante, et par-dessus tout, ce qui complète l’artiste, du cœur, beaucoup de cœur. Il eut les meilleurs maîtres, et il fut le meilleur élève de ses maîtres, partout admiré, acclamé et aimé. […] Pendant plus de six ans, il resta cloué sur son lit, le corps paralysé et la tête saine. Il se faisait porter sur le théâtre aux répétitions de Paul et Virginie, et là, étendu sur une chaise longue, les jambes ensevelies sous des couvertures, dirigeait tout. À la première représentation, on avait le cœur partagé entre l’émotion que ses chants faisaient naître et la pitié qu’on éprouvait pour lui-même. On savait que sa maladie était incurable […] Il se rattachait à la vie par ses deux grands amours : ses enfants et sa Cléopâtre. Quand il eût écrit sa dernière note, il regarda ses filles en souriant : À présent tout est prêt, dit-il on peut la jouer sans moi […]

Le poète, dramaturge et librettiste Jules Barbier, qui est l’auteur de la plupart des opéras de Charles Gounod est aussi appelé à prononcer un discours en hommage au compositeur, en tant qu’auteur d’Une nuit de Cléopâtre et auteur en collaboration avec Michel Carré de Galathée, des Noces de Jeannette, de Miss Fauvette, des Saisons et de Paul et Virginie : […] Il est des génie indéniables, mais mal pondérés, chez qui les plus réelles qualités demeurent stériles, faute de se développer dans une juste mesure, qui prennent l’incohérence pour la fantaisie, la pléthore pour l’abondance, l’énorme pour le grand, l’insensé pour le sublime. Chez massé, rien de semblable ; il avait reçu du ciel le sens de cette heureuse proportion qui donne aux œuvres d’art le cadre qui leur convient, qui est aussi éloignée de la pénurie que de l’exagération, qui satisfait à toutes les belles aspirations d’un esprit civilisé sans s’égarer dans les monstruosités, parfois imposantes de la barbarie. L’art de Massé éveille dans mon esprit le souvenir de cette admirable maison carrée de Nîmes, dont la simplicité est faite d’élégance et d’harmonie. Cela n’a pas les prodigieuses échappées de l’art gothique, les grandeurs massives ou les fantasques légèretés de l’art oriental, mais cela résume toutes les qualités de l’esprit grec et latin dans un cadre exquis, parfait, irréprochable, sans scories d’aucune sorte ; un charme pour les yeux, un apaisement pour l’esprit. La supériorité de Massé, c’est qu’il n’a jamais été l’esclave d’aucune théorie : c’est qu’il n’a jamais cherché le succès en dehors de ses propres forces. Il n’a pas demandé aux combinaisons, aux calculs de l’esprit de lui enseigner la peinture des passions, il a demandé aux passions de se revêtir des calculs et des combinaisons de l’esprit. Il a été un homme avant d’être un artiste. L’art n’a été que pour lui qu’un moyen, la grande leçon de la vie, au rebours de ceux qui font disparaître la vie sous les vaines formules d’un art sans conviction et sans sincérité. L’art pour l’art n’était pas sa devise ; il eut plutôt adopté l’art pour la nature. Aussi ne lui suffisait-il pas d’être compris, car tout le monde est compris aujourd’hui ; il désirait encore se comprendre lui-même, ce qui est parfois plus difficile. Il n’avait rien de ces génies de cristal qui s’écoutent vibrer dans un vide infini !... Ce qui vibrait en lui, c’était un cœur de chair plein de sourires et de larmes. Aussi les émotions furent-elles la note dominante de son œuvre. Il se sentait moins attiré par les drames de la vie. Ce fut vraiment un compositeur dramatique dans toute l’acceptation du mot. L’éternel féminin a épuisé toutes les couleurs de sa palette ; avec Galathée, tous les caprices de l’âme qui s’éveille, avec Jeannette. De toutes les tendresses de l’âme qui se résigne ; toutes les larmes et les dévouements avec la Simone des Saisons ; toutes les fantaisies et toutes les élégances avec la Reine Topaze ; toutes les grâces timides des passions chastes avec Virginie ; toutes les effroyables violences des passions emportées avec Cléopâtre. Massé est bien l’homme de Térence à qui rien d’humain ne demeure étranger […] dès ses premières compositions, on pouvait prévoir où le porterait son génie. Ses chants d’autrefois révélaient, avec un artiste prodigieusement soucieux des élégances de la forme, une âme en quête de tous les attendrissements de la passion. C’est cette note dominante qui me frappa le plus dès nos premières rencontres et que résument dans leur pénétrante douleur ces admirables stances à Sylvie ou l’auteur des Satires a trouvé des larmes. Les Chants bretons sont de cette époque. Là l’inspiration de massé s’est volontiers associée à celle de cet autre enchanteur, Brizeux, que j’ai seulement entrevu dans les derniers jours de sa vie, - c’était assez pour l’aimer, - et dont la Marie si touchante, si dévouée, si tendre, ont mérité de prendre place au milieu des héroïnes de son compatriote. C’est par ces premiers essais que Massé préluda au théâtre ; c’est sous le charme de ces premières mélodies que se fonda notre longue collaboration qui ne devait être qu’une longue amitié. En évoquant son souvenir je vois se dresser son image ! Quel fin sourire ! Quel regard charmant ! quelle aimable parole ! Devant la tête pâle et amaigrie des derniers jours, couronnée de cheveux blancs, j’avais fini par oublier la tête blonde et souriante d’autrefois, quand, nous initiant à ses premières inspirations, il nous tenait suspendus à ses lèvres ! Tout reparait à mes yeux ; tout vibre à mon oreille ! quelle grâce ! quelle ardeur ! quelle sincérité ! quelle aurore ! Il revenait alors de Rome et s’il m’est permis de soulever un coin du voile où s’enveloppa sa jeunesse, je vous dirai ce qui le ramenait à Paris un an plus tôt que la Villa Médicis. Il avait laissé en France sa première amie, son affection la plus profonde et la plus tendre, sa mère. À Rome où il emplit ses yeux de lumière, son esprit d’admiration, son cœur d’amour, il s’était mal résigné à cette longue séparation. Aussi, profitant de la tolérance administrative qui autorisait les pensionnaires musiciens à passer hors de l’Italie leur dernière année, s’empressa-t-il de rapporter ses meilleures caresses à cette mère bien aimée qui berçait avec l’espérance des gloires à venir les tristesses de sa solitude.
Le discours terminé, Alice Massé se lève et va étreindre l’ami et ancien collaborateur de son père.

Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou) prononce des stances[1] au pied de la statue :

Le voilà revenu dans sa ville natale,
Le chantre des Saisons, l’un des trois demi-dieux
Que dans ce siècle glorieux
Enfanta Lorient, à vingt ans d’intervalle.
Paris qui l’adorait a conservé son cœur,
Mais un artiste de génie
Dans le marbre a gravé son image chérie.
Et c’est elle aujourd’hui que nous fêtons en chœur.

Accourez, fiers bretons, autour de sa statue
Bombardes et binious célébrez son retour,
Car il était avec amour
De la race bretonne et rêveuse et têtue,
Il était demeuré, comme Auguste Brizeux,
Fidèle au pays de Marie,
Et c’est en souvenir de sa douce patrie
Qu’on le vit jusqu’au bout porter de longs cheveux.

Et toi, mer, qu’il nommait sa première maitresse,
Toi qui l’avais bercé dans ses rêves d’enfant,
Puisqu’il te revient triomphant,
De ta brise embaumée envoie-lui la caresse.
Personne mieux que lui n’exprima de tes flots
L’étrange et sauvage harmonie,
Et les sanglots de Paul retrouvant Virginie
Et ses cris de douleur sont faits de leurs sanglots.

Voyez : il prête encore une oreille inquiète
Au roulis de la mer qui empourpre le couchant
Et cependant une fauvette
Que vous connaissez tous fait entendre son chant
Est-ce l’oiseau qui chante ou la vague qui pleure ?
Silence ! Il perçoit un soupir.
Puisse-t-il le noter auparavant qu’il meure !...
C’est fait : plainte et chanson peuvent s’évanouir.

Oui vous pouvez mourir, flots au lointain murmure,
Et vous, chansons d’oiseaux qui charmez les grands bois,
L’artiste, ami de la Nature,
Le poète inspiré traduit toutes ses voix.
Et le musicien a l’âme d’un poète.
C’est pourquoi tes œuvres vivront,
Chantre mélodieux des Noces de Jeannette,
Tant qu’aux doux mots d’amour, les âmes s’ouvriront.

Car tu n’en fis jamais un objet de réclame,
Tes accents les plus beaux sont mouillés de vrais pleurs,
Et tu passas du rire au drame,
Comme le cœur humain de la joie aux douleurs.
Voilà tout le secret de ton mâle génie,
Et pourquoi nous autres, Bretons,
Qui mourons prisonniers de la mélancolie,
Oui, c’est pourquoi nous te fêtons.
L’an prochain nous viendrons fêter Brizeux de même.
Et vous, Jules Simon, qui fûtes leur ami,
Quand vous vous serez endormi
Dans le sein du Grand-Tout où vont tous ceux qu’on aime,
Nous dresserons aussi votre image auprès d’eux,
Et ceux qui passeront sur la Bôve où nous sommes
Diront que les Bretons honorent leurs grands hommes,
Comme les Grecs leur demi-dieux.

Après l’inauguration, les invités de marque sont conviés à un banquet servit à l’Hôtel de ville.
À ce repas, Auguste Vitu (écrivain, critique d’art et journaliste), prononce à son tour un discours : […] Je n’apporte ici que l’humble hommage d’un ami de Victor massé, qui, parfois appelé à devenir son juge, ne put jamais être que son admirateur. […] Ces honneurs, cette acclamation universelle, je ne sais si Victor Massé les avait rêvés ou prévus ; mais sa modestie, disons mieux, sa fierté hautaine d’artiste convaincu ne les rechercha jamais. Cache ta vie, la devise du sage, quoiqu’il n’eût rien à montrer que de beau, de bien et d’honnête, était aussi la sienne ; il la voulut compléter par cette autre maxime Cache ta mort ! Rappelez-vous les dernières volontés de cet esprit si lucide et si fier jusqu’à sa dernière heure. À l’église, pas de musique pour sa messe mortuaire, rien que le plain-chant des funérailles, sur sa tombe pas de discours. Mais la reconnaissance et les sympathies de ses concitoyens ont magnifiquement déchiré le testament stoïque de cet homme à l’âme tendre, chez qui le génie venait du cœur. […] Le connais-tu l’amour soupirait la Cléopâtre de Victor Massé avec un accent profond d’une coloration mélancolique et poignante. Il le connaissait bien, le doux maître, qui sut inspirer et partager des affections si pures et si fidèles, pour lesquelles il est toujours présent et toujours vivant, comme le père chéri dont la place reste gardée au foyer domestique par une attente qui ne finira pas. Hier, son petit-fils, un enfant de trois ans, né assez à temps pour que l’aïeul put l’embrasser et le bénir à son heure dernière, s’écriait, étonné de ne pas voir auprès de lui notre ami Philippe Gille, s’écriait dis-je Où est donc papa ? Ne va-t-il pas revenir ? Aujourd’hui encore, après trois ans d’absence les filles et le gendre de Victor massé pensent tout bas comme l’enfant : Est-ce-que le père ne va pas revenir ? Ce vœu, Messieurs, grâce à vous, grâce au Comité d’initiative, grâce à la municipalité qui a si bien secondé la généreuse libéralité des souscripteurs, ce vœu plein de ferveur, de tendresse et de foi, semble presque exaucé. Il revit parmi vous, le maître mélodiste, qui au génie de la terre bretonne, le pays de Brizeux et de Chateaubriand, sut allier les grâces ioniennes, mêlant ainsi la senteur des genêts et des bruyères aux myrthes du Pincio et aux roses de Poestum. Sa muse imprégnée des brises mélodiques, qu’elles vinssent de l’Armorique ou de l’Ausonie, ne fléchissait ni ne se desséchait au contact des rudes aquilons d’Outre-Rhin. C’est ainsi que cet artiste charmant et si profondément original put, sans cesser de demeurer lui-même, faire chanter l’un après l’autre ces types si divers, mais d’une séduction également irrésistible : Jeannette et Fior d’Aliza, Simone et galathée, Virginie et Cléopâtre. En racontant ce matin les débuts de Victor massé, M. Jules Simon remarquait avec une finesse malicieuse que ce musicien prédestiné, que ce grand prix de Rome, à qui l’avenir réservait une chaire de composition au Conservatoire et un fauteuil à l’Académie des Beaux-Arts, n’attendit que quatre ans pour obtenir un poème et un théâtre. La justice lui sera venue moins lente après sa mort que durant sa vie. Il n’a fallu que trois ans à ses amis et à sa ville natale pour lui consacrer une rue et une statue. Qu’ils en soient remerciés aussi et qu’ils veuillent me permettre de leur faire une part légitime dans le toast que je vous propose ici : À la chère mémoire de Victor Massé !

L’allocution de Jules Massenet à 21h30, tout ayant été dit pour lui sur Victor Massé, concerne ses deux filles Alix et Zoé mais également son gendre Philippe Gille. Si Alix est présente, sa sœur Zoé est retenue auprès de son jeune fils Victor Gille, alors malade. Pour Jules Massenet rappeler le souvenir de ceux que Victor Massé a tant aimé, c’est encore honorer sa mémoire.

La vie de la statue Victor Massé

En 1887, à peine la statue est inaugurée, qu’un des doigts de sa main gauche disparaît. En 1888, la main est complètement brisée. La ville fait alors refaire la main pour un coût de 500 francs. Quelques années plus tard, en 1908, la main gauche est mutilée. À la demande du maire, elle est refaite par le sculpteur Auguste Nayel pour la somme de 350 francs. Malgré tout, la main disparaîtra à nouveau, le 4 mai 1909. La main qui pèse cinq kilos tombe suite à une bourrasque mais reste entière. Relier la main au bras aurait dû être faite à l’aide d’un goujon mais c’est du plâtre qui avait été utilisé. La main aurait pu être remise à l’aide d’un goujon mais personne ne sait ce qu’est devenu la main, si ce n’est que sur les photographies du monument, Victor Massé est bien amputé de la main gauche.

La légende veut, que réussir à casser la main sans être vu, était un jeu d'étudiant. Il est aussi souvent dit qu'un oiseau était posé sur sa main gauche mais l'oiseau bien visible sur les photographies du 4 septembre 1887 lors de l'inauguration de la statue, est comme posé derrière son bras gauche, sur une branche du tronc sur lequel est assis le compositeur. L’oiseau représenté est un rossignol, celui des Noces de Jeannette. Dès 1887, l’administration des Beaux-Arts projette de remplacer en 1889, la statue par une copie en bronze et de placer le marbre dans un musée parisien ce que la ville de Lorient refuse. Ce bronze exactement semblable aurait dû être présenté à l’exposition de 1889. De toute façon, quand bien même elle aurait été en bronze, elle aurait disparu, puisque fondue, dans le cadre de la récupération des métaux non ferreux en 1942.

Le service de la défense passive imagine en juin 1941, un projet de protection de la statue face aux risques des bombardements. Il s'agit d'un coffre de bois constitué par des panneaux en planche de sapin du pays qui devait être rempli de sable de rivière. Malgré le plan dressé et le devis de 30 000 francs, la statue n'est pas "emboîtée".
En octobre 1941, un camion défonce la grille entourant la statue qui à son tour est endommagée par les bombardements de janvier et février 1943.
Le 26 février 1953 en présence du maire de Lorient, les restes de la statue et de son socle sont exhumés d'une excavation. En effet, les Allemands avaient jeté l'ensemble dans ce trou car il entravait la circulation au droit des camions allemands au carrefour du cours de La Bôve et de la rue du Port. Le marbre de Massé n’a alors plus de jambes, plus de tête, et a perdu son bras droit. La statue, œuvre du sculpteur Antonin Mercié, est donc très endommagée et ne sera pas réinstallée. Aujourd’hui disparus, les restes ont dû être détruit.

Pour en savoir plus sur Victor Massé.

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