Louis Bodélio (1803-1887)
Médecin
Louis Bodélio est né à Calcutta [dit Kolkata depuis 2001 (Inde)] le 15 décembre 1799 (ou 1803) et décède à Lorient le 28 décembre 1887. Son année de naissance la plus répandue dans les écrits qui le concernent est 1799. Toutefois, plusieurs documents comme le testament de son père ou encore son dossier militaire laissent à penser qu’il est né en 1803. Les recensements des électeurs de Lorient entre 1839 et 1851, ne sont pas non plus en accord avec la date communément admise de 1799 mais indiquent la date de 1803. De plus, son amitié avec Auguste Brizeux né en 1803, remonte à leurs études communes au collège de Vannes : il n’est pas certain qu’avec quatre années d’écart, il se seraient assis sur les mêmes bancs d’école.
Son père, Hyacinthe Bodélio, est né à Quimperlé le 28 février 1765 et décède le 2 avril 1821. En 1797, ce dernier s’installe à Calcutta en tant que dentiste. Il s’y marie avec Francès Da Cruz, d’origine portugaise née à Calcutta, et à au moins quatre enfants [Joseph (vers 1801 – après 1820), Louis (1803-1887), Laurent (09/08/1804 - 05/01/1870) et Augustine (17/12/1806 - 27/09/1886)]. De retour en Europe dès 1811, il retourne en Inde en 1815, année où il devient veuf, il reprend alors du service à bord du navire marchand Chandernagor en tant que chirurgien-major. Il décède à Kisnaghur (Calcutta) le 2 avril 1821.
Il a publié trois ouvrages :
- en 1814 (Paris – imprimerie Delaunay), Mémoire sur une discussion physique contre la prétendue versatilité d’une matière sans pesanteur (le calorique) ; contre la prétendue pesanteur de l’air sur la surface de la matière par son poids et son ressort, etc.
- en 1818 (Paris – imprimerie Madame Jeunehomme-Crémière), un ouvrage intitulé Petite promenade physique contre l’idée de la pesanteur de l’air et son ressort dans un état de liberté ; contre celle qu’une petite quantité d’air comprime par son ressort spontané autant qu’une grande ; contre la versatilité d’une matière sans pesanteur (le calorique) sur la cause de la chaleur et de la froideur de la matière ;sur celle de son élasticité, de la sensibilité ou de la vitalisation ; de l’attraction et des vents, etc.
- en 1819 (Paris – imprimerie Madame Jeunehomme-Crémière), Récit des vexations criminelles exercées envers moi… par David Allègre, capitaine du navire le Chandernagor ; extrait de mon ouvrage intitulé Petite promenade physique dans lequel je combats les erreurs des physiciens sur les principaux points de la science.
Louis Bodélio effectue ses études au collège de Vannes, comme son frère ainé Joseph et plus tard son cadet Laurent. Il y rencontre celui qui restera son ami, Auguste Brizeux. Il obtient son baccalauréat ès lettres à Rennes le 8 novembre 1821. Puis il s’engage dans la Marine pour suivre les pas de son père et être formé au métier de chirurgien. À compter du 10 avril 1823, il est chirurgien de la Marine militaire (chirurgien auxiliaire de troisième classe), tout comme son père. D’abord affecté au port de Lorient, il embarque le 27 avril 1825 en tant que chirurgien major sur la goélette Mutine pour un retour à Lorient le 25 janvier 1826. En août 1827, il embarque sur le brick L’Alerte. Il quitte la Marine le 5 octobre 1829 en tant que chirurgien auxiliaire de deuxième classe.
Louis Bodélio s’installe à Lorient en tant que médecin généraliste et médecin accoucheur après avoir soutenu à Paris le 19 avril 1831, sa thèse de médecine publiée la même année : les Plaies pénétrantes de l'abdomen et du tube intestinal. Sa soutenance permet au chirurgien de la Marine militaire d’obtenir le grade de docteur en médecine. Un membre de sa famille, le docteur Louis Poussin, marié à Lorient le 29 mai 1813 à une cousine de Louis Bodélio, qui est installé à Lorient a peut-être motivé sa venue. D’ailleurs lorsqu’il est embarqué sur L’Alerte, il fait verser les deux tiers de ses appointements à Louis Poussin.
À peine installé à Lorient, une épidémie de choléra sévit sur le territoire. Aussi, le 6 avril 1832, le conseil municipal de Lorient met en place le comité de salubrité locale. La commune est alors divisée en sept îlots de surveillance composés de trois ou quatre conseillers municipaux et d’un ou deux médecins. Les docteurs en médecine suivants sont nommés : îlot 1, Chardin ; 2, Lefèvre ; 3, Dano ; 4, Glotin ; 5, Morlet ; 6, Mougeat et Augustin Lestrohan ; 7 (l’extra-muros), Jean-François Le Goff (chirurgien en chef de l’hospice) et Louis Bodélio. Il est dit que Bodélio ne ménage pas sa peine, exerçant jour et nuit, gagnant ainsi l'estime de la population et des autorités. Puis une seconde épidémie sévit en 1834. Le 20 décembre 1834, le conseil municipal de Lorient demande au ministre de l'Intérieur, l'attribution des médailles d'honneur en faveur de messieurs Louis Bodélio, Victor-Mathurin Le Diberder et Eugène-Francis Bouchant, en récompense du zèle et de la belle conduite qu'ils ont montrés pendant la première et la deuxième épidémie cholérique. Le 17 mai 1835, les médailles accordées par le gouvernement aux trois praticiens ayant fait preuve de zèle et de courage lors de l'épidémie leurs sont remises. En 1835, suite au décès de Jean-François Le Goff, le poste de chirurgien en chef de l’hôpital est vacant. Si Louis Tiret obtient le poste, Hyacinthe Glotin et Louis Bodélio étaient en lice. Selon Georges Thomas (aumônier de l’hôpital-Hospice Bodélio), il est alors plein de zèle et de dévouement, humain et capable, il a rendu des services réels pendant la première et deuxième invasion de l’épidémie cholérique. C’est l’un des jeunes médecins qui paraît avoir de l’avenir. Aimé de la classe laborieuse. Qualités qui pourtant ne lui permettent pas d’obtenir le poste.
Docteur en médecine et médecin des épidémies du bureau de bienfaisance et des mœurs de Lorient, médecin de la prison et des filles publiques, il est encore l’un des membres fondateurs de la loge maçonnique lorientaise Nature et philanthropie créée le 30 juin 1838. La loge fonctionne dès le 1er janvier 1837 et Louis Bodélio figure au premier Tableau de l'Atelier comme hospitalier. Il figure également au Tableau des Rose-Croix avec le titre de Grand Prédicateur (l'équivalent d'Orateur ou de Chevalier d'éloquence de nos jours). La loge se fait remarquer dès 1842 par une distribution de chaussures, de bois et de pommes de terre ainsi que par l’attribution d’une bourse pour les enfants indigents, sages et laborieux.
Une nouvelle épidémie survient à Lorient en 1848. À nouveau sur le front, sa conduite lui vaut d’être nommé par décret du 26 décembre 1849, chevalier de Légion d'honneur.
Outre sa thèse, il publie de nombreux rapports sur les épidémies dans la région. Le 2 mars 1858, un de ses rapports est présenté à l’Académie de médecine. Alors médecin des épidémies pour l’arrondissement de Lorient, le rapport concerne une épidémie dysentérique dans sa circonscription en 1857. Le 27 septembre 1859, il s’agit cette fois d’un rapport qui a été transmis au ministre de l’agriculture du commerce et des travaux publics, sur une épidémie de typhoïde qui règne à Lorient en mai et juin 1859.
Puis le 3 septembre 1867, les parties principales d’un nouveau rapport de Louis Bodélio sur la syphilis qui sévit dans le Morbihan en 1866 y sont lues lors d’une discussion du docteur Jules Guérin. Le résultat des observations sur l’épidémie de syphilis autour d’Auray (Brandivy, Camors, Sainte-Anne Pluneret, Plumergat) sur des enfants vaccinés avec le même vaccin (vaccine animale) par une sage-femme de Grandchamp, écrit par Louis Bodélio, est alors considéré comme un document primordial. (Discussion du docteur Jules Guérin publiée avec les extraits du rapport du docteur Bodélio dans le Bulletin impérial de médecine, tome 32, 1866-1867).
Le 7 juin 1887, Louis Bodélio fait une allocution à l’Académie de médecine relative à la présentation d’ouvrages manuscrits et imprimés sur la vaccine.
Il reste célibataire toute sa vie et se dévoue à la médecine et à ses patients, ce qui lui vaut d’être nommé le Médecin des pauvres. En effet, ses préoccupations pour ses patients les plus pauvres, vont bien plus loin que la médecine puisqu’il aurait pris sur ses propres deniers pour aider les plus démunis. Philosophiquement, selon Jacques Léonard (thèse Les Médecins de l'Ouest au XIXe siècle, vol. 3, Lille, 1978), il peut être considéré comme un idéaliste démocrate, chrétien éloigné de toute pratique. D’ailleurs ses contemporains le voient comme un vrai démocrate, gardant ses distances avec le politique, mais mettant en pratique ses idées et ses convictions.
Louis qui donne sans compter et n’épargne rien, n’est pas abandonné par ses proches. Après son décès, son frère Laurent lui verse par décision testamentaire une rente de 1 000 francs. En 1877, c’est sa belle-sœur Élisa Fife (veuve de Laurent) qui établit un testament stipulant qu’elle met une somme de 150 francs par an à disposition de la servante qui demeure près de lui pour payer le loyer. Trois ans plus tard, elle lui allègue une rente viagère de 1 000 francs.
Se sentant malade, il fait rédiger un testament le 23 décembre 1887 chez le notaire Adolphe Soret. Il y nomme les trois enfants de sa sœur Augustine (épouse Le Corre), Marie Louise (veuve d’un officie d’infanterie), Céline (épouse du négociant René Cuzon du Rest) et Aimé Le Corre (architecte) qui demeurent à Pontivy comme légataires universels conjointement entre eux. Son neveu Laurent Louis Bodélio, âgé de 27 ans et qui décède deux ans plus tard, propriétaire demeurant à Quimperlé, se voit confier la gestion des meubles et objets mobiliers, étant écarté du reste de la succession au vu de la bonne situation dont il jouit. Le 28 décembre 1887, à l’annonce de son décès, le conseil municipal se réunit en session extraordinaire. À l'unanimité, il décrète un deuil public, décide de se rendre, dans son ensemble, en corps aux obsèques du médecin et de donner son nom à la rue où il habite.
Dans le journal L’Avenir de la Bretagne du 30 décembre 1887, le médecin fait la une du journal avec une chronique écrite le 28 décembre intitulée Lorient, Un jour de Deuil. C’est un véritable éloge sur son abnégation, son dévouement et sa générosité :
[…] Le Docteur Bodélio a constamment sacrifié l’amour de l’humanité ; il a prodigué au soulagement de ses semblables le feu de sa jeunesse, le zèle ardent de sa maturité, les élans vivaces d’une nature que la vieillesse n’avait pu refroidir. Son savoir n’était pas le seul présent qu’il fît à ses malades ; pour panser leurs plaies d’argent il saignait à blanc sa bourse trop légère, pour abriter leur nudité il trouvait que c’était peu de se dépouiller de son manteau et, à vivre ainsi, l’on n’atteint pas la fortune, on ne se prépare pas la plus modeste aisance, on ne s’assure même pas la maigre bouchée de pain des derniers jours. C’est un phénomène si rare que cet excès d’abnégation, cette idée fixe du dévouement, cette folie de générosité, que même notre admiration pour un tel sentiment trahit notre impuissance à le bien comprendre.
Ses obsèques ont lieu dès le lendemain de sa mort, le jeudi 29 décembre 1887. Toutes les classes de la société locale se mélangent. Des délégués des Sociétés de secours mutuels dont il a été durant de longues années l’unique médecin, a envoyé, outre des couronnes, une délégation. La Société des secours mutuels des ouvriers de toutes professions, dont Bodélio est resté le médecin jusqu’à sa mort, a quant-a-elle déléguée cent de ses sociétaires.
Très affable, paternel dans ses relations, le docteur avait voulu conserver auprès de sa tombe la simplicité qui avait été pour ainsi dire la caractéristique de sa vie. […] il avait longtemps exprimé que les honneurs militaires ne lui fussent pas rendus. Un cortège d’amis lui suffisait […] au vu de la foule il nous est permis de croire qu’elle a dépassé tout ce que cet homme simple et modeste pouvait souhaiter. Sur le parcours du cortège, les becs de gaz étaient allumés en signe de deuil. […] Journal Le Nouvelliste du Morbihan, 1er janvier 1888.
L’église a été bien trop petite pour accueillir toute la foule désireuse d’exprimer sa sympathie et sa reconnaissance envers le médecin. Selon le journal Le Petit Lorientais du 30 décembre 1887, le nombre des personnes qui suivaient ne peut être exactement évalué ; le défilé dura plus de 10 minutes, c’est à dire que ce nombre dépasse plus de 5 000 personnes.
Au cimetière, c’est Laurent Roux-Lavergne, un maire ému, qui prononce un discours pour celui qui 47 ans auparavant, aidait sa mère à le mettre au monde : Il était né sur une terre étrangère, mais il passa sa jeunesse au milieu de nous, et ne nous quitta jamais. Lorient fut vraiment sa patrie d’adoption et il l’aima avec un amour que rien n’a pu altérer. Vous le savez bien tous qui m’écoutez, qui fûtes les témoins de son abnégation, de son dévouement constant, vous qui n’avez jamais trouvé fermés, ni la porte, ni le cœur du docteur Bodélio. Sa vie, je ne vous la retracerai pas, elle est écrite en caractères indélébiles dans le cœur de ceux qu’il a secourus, soutenus, aidés, dans le cœur de ceux qui ont suivi son œuvre de dévouement, dans notre cœur à tous.
Cependant il me revient à la mémoire deux traits qui peignent et résument merveilleusement le docteur Bodélio.
Lorsque le choléra apparut parmi nous pour la première fois, et que la peur écartait du lit des cholériques jusqu’aux parents. Il n’hésita pas pour rassurer les épouvantés, à se coucher dans le lit des cholériques, côte à côte avec eux. Montrant ainsi que parfois la mort recule devant ceux qui ont le cœur haut placé.
C’était en 1848, par une des plus froides nuits de décembre, un garde national au poste de la Mairie remarque un individu drôlement vêtu qui semblait se cacher le long des murailles et marcher hâtivement. Il lui barre le chemin. Laisse-moi passer, Fropier, lui dit Bodélio, je suis gelé. Et entrouvrant sa robe de chambre, il apparut sans vêtements. […] Appelé brusquement au milieu de la nuit, près d’une femme malade, le docteur Bodélio, s’était levé, avait couru près de la malade avec ses vêtements de nuit. Là il trouva une misère telle, qu’il sortait de la maison, entièrement déshabillé, mais il laissait derrière lui, vêtus la mère et l’enfant. […] À cet homme qui a tout donné à la population de Lorient, qui, sans compter, a fait large de son intelligence, de sa bourse, de tout ce qu’il possédait, il convenait qu’il reposât dans une terre qu’offrirait la ville de Lorient. C’est la première fois qu’il aura reçu quelque chose et qu’il n’aura pas donné. Je me trompe, il nous donne l’exemple d’une vie toute entière occupée à penser aux autres, et nul de nous ne l’oubliera.
De cette vie de dévouement et d’abnégation ressort cette grande leçon que l’homme n’est vraiment quelque chose que lorsqu’il s’oublie pour aimer ceux qui souffrent, ceux qui pleurent, ceux qui sont malheureux, ceux qui ont besoin d’aide et de soutien.
Bodélio fut un Démocrate dans la plus haute acceptation de ce mot, et nous démocrates, nous nous souviendrons de l’exemple que nous donne sa vie toute entière et nous nous rappellerons que la démocratie doit se pratiquer comme la pratiquait le docteur Bodélio, en se soutenant, s’aidant et s’aimant les uns les autres.
Outre l’annonce du maire pour la transformation de dénomination de la rue de l’Union où habitait Louis Bodélio, en rue Louis Bodélio (décision par délibération du conseil municipal du 28 décembre 1887), il informe l’assistance que par décision de ce même conseil, un monument funéraire sera élevé par une souscription publique. Après l’ouverture de la souscription le 13 février 1888, 1 800 personnes vont permettre à la tombe d’être dressée au cimetière de Carnel. Toutefois la somme récoltée est insuffisante et la municipalité n’a d’autre choix que de financer le reste. Le 25 mai 1889, le monument funéraire achevé, une cérémonie a lieu pour la translation des restes mortels du docteur, du dépôt funéraire au caveau installé en face de la tombe du poète Auguste Brizeux. Outre les membres de sa famille, un petit nombre de personne ainsi qu’une délégation du conseil municipal y assiste. Une brigade de gardien de la paix est formée autour du cercueil. Devant les quelques 200 personnes rassemblées, le poète René Asse lit une poésie partiellement retranscrite dans la presse :
C’était l’ami de la famille,
Le vieux compagnon du foyer ;
Du pauvre il était la béquille,
Et du riche le conseiller.
D’ailleurs, le journal Le Phare de Bretagne dans son édition du 1er janvier 1888, publie en pleine page de la Une, un poème de René Asse qu’il a écrit la veille à la mémoire du docteur Bodélio mort à Lorient le 28 décembre 1887, intitulé Le Médecin des pauvres :
C’était un homme simple et bon ! Humanitaire,
Il donna tout, son cœur, son art, au prolétaire
Qui venait, hésitant, réclamer son appui.
Le pauvre l’adorait ! Il tenait de la femme,
Et par le dévouement maternel et par l’âme…
Ainsi que Manuel, tout était peuple en lui !
Philosophe profond, chercheur humble et modeste,
Ne poursuivant qu’un but : le Devoir, qui nous reste
Comme un frais souvenir du bien, trop oublié,
Il poursuivait sa tâche aride, sans se plaindre,
Sans redouter la Mort, qui ne pouvait étreindre
Ce juste, demandant sa force à la pitié.
Médecin par amour du faible, nouveau prêtre,
Toujours prêt à livrer, sacrifier son être
Au martyr inconnu du foyer malheureux,
Ne pouvant faire plus, il se donna lui-même,
Et sut résoudre ainsi l’immuable problème
Du roman social, qu’il rêva généreux
Il ne connaissait pas l’orgueil qui nous divise :
TOUS PAR TOUS ET POUR TOUS – telle fut sa devise !
Le sceptique bourgeois qui tremble pour son or
Et marcherait sur tout, s’il ne craignait la baisse,
Lui laissait le mépris de ces batteurs de caisse,
De ces pitres crottés dont l’âme est sans essor.
Car il avait compris, dans les temps où nous sommes,
Que la Fraternité, qui doit unir les hommes,
N’est pas dans l’égoïsme arbitraire et brutal ;
Ce qu’il avait rêvé, c’était le peuple libre,
Trouvant dans le travail ce puissant équilibre
L’aidant à secouer l’étau du Capital.
Et comme le travail veut de fortes natures,
Ce penseur ne songea qu’à calmer les tortures
Du pauvre ! Moissonnant dans les sillons humains
La gerbe de l’espoir, que l’amour fait éclore,
Grâce à lui, l’ouvrier put se dresser encore ;
Car, partout, la santé jaillissait de ses mains.
Il éloigna de lui ces charlatans vulgaires
Répandant autour d’eux les erreurs de naguères
Pour un jour incertain de popularité.
Comme un ange de paix, dégagé de leurs baves,
Il aimait essuyer les larmes des esclaves,
En prêtant sa science au malheur attristé.
Ah ! Vous tous, qui courez quémander par les rues
Des honneurs et des croix, d’inutiles statues,
Qui mettez l’idéal dans l’orgueil satisfait,
Regardez ce vieillard, préférant son Calvaire
Au bien être insolent volé sur la misère,
Et dites-nous alors ce que vous avez fait ?
Et vous, qui vous courbez sur les nappes rougies,
Le front appesanti par le vin des orgies,
Vous, qui ne pensez pas aux ateliers déserts,
À ces fils du Travail rentrant la tête basse
Quand l’enfant affamé vient leur demander grâce,
Qu’avez-vous fait devant de si grands maux soufferts ?
Et vous, qui spéculez sans regarder l’image
Des mansardes sans feu, le spectre du chômage
Étendant son linceul sur les grabats glacés,
Vous, qui n’avez au cœur que les brûlures vives
D’un baiser sans fierté, de caresses lascives,
Parlez ! Qu’avez-vous fait aux frères oppressés ?
Toi seul, homme de bien, tu recevais les râles
Des petits au berceau ! Les pauvres mères pâles
T’ont dû, plus d’une fois, le bonheur inconnu.
L’ouvrier sans secours t’a dû sa pauvre mise,
Ton seul morceau de pain et même ta chemise,
Dont tu te dépouillais pour le premier venu.
Découragé de voir la Misère terrible
Prenant l’homme du peuple anéanti pour cible,
Tu te fis le sauveur de ce roi des faubourgs ;
Et lorsque sur ton seuil il montrait ses mains vides,
Tu lui montrais le Ciel, ému, les yeux humides,
Et ta bourse sans fond pour lui s’ouvrait toujours.
Né pour le dévouement, sans haine, sans envie,
Tu fis mieux que cela ! Tu compromis ta vie
Lorsque le choléra vint dévaster nos murs.
Le ruban qui devait briller à ta poitrine,
Tu ne le portais pas. Cette croix, j’imagine,
N’aurait point déparé des chevrons aussi purs.
Dors, prêtre du Devoir ! Dors dans l’éternel gouffre
Où te pleurait hier tout ce qui sent et souffre,
Tout ce qui représente un coin d’humanité !
Ton âme qui survit, ainsi qu’une nuit claire,
Se fondant en soleil dans l’âme populaire,
Lègue ton nom si cher à l’Immortalité !
Le 6 juin 1889, le journaliste Yan Carnel, évoque le médecin et son tombeau dans le journal Le Nouvelliste du Morbihan : […] J’ai vu le caveau du docteur Bodélio, ce consolateur des souffrants, ce guérisseur patient et dévoué des humbles, cet homme de bien que la mort a surpris à la tâche sublime qui le retenait parmi nous. […] et bientôt, un palmier vert donnera la fraîcheur et l’ombre au marbre d’un monument digne de lui. Il est là, celui qui fut l’espoir des agonisants et l’ami de tous, celui qui voua son existence entière à lutter contre les fléaux horribles et impitoyables qui déciment l’espèce humaine. Combien il en a guéri, combien il a ravi d’êtres à la faux aveugle de la Mort ! Il est là près de Brizeux le doux poète de la Bretagne qui fut son ami autrefois, et c’est pour tous les deux maintenant que le rossignol des nuits chantera dans le noir feuillage du grand chêne, pendant les mois d’été.
Ami intime d’Auguste Brizeux, né en 1803 et décédé en 1858, qui était atteint de tuberculose, Louis Bodélio en fait l’éloge, comme François-Marie Luzel, au moment de ses obsèques au cimetière de Carnel. Un an après le décès du médecin, un monument à la gloire du poète est inauguré dans le square Brizeux. Le trésorier du comité pour l’érection de cette statue n’est autre que l’ami de Louis Bodélio, le sculpteur Auguste Nayel. Amis d’enfance Lorientais, le médecin et le poète ont apparemment étudiés ensemble au collège de Vannes. Selon les écrits de Saint René Tallandier datés de 1860, lorsque la dépouille de Brizeux, décédé à Montpellier, est rapatriée à Lorient, Louis Bodélio, son ami d’enfance, son condisciple au collège de Vannes, est présent.
Auguste Nayel présente d’ailleurs un buste de Louis Bodélio au Salon de Paris de 1875. Ce buste est un plâtre. Une terre cuite de ce buste est conservée aux archives de Lorient depuis 2021 : ce tirage est issu d’un moule à pièces (dit à bon creux) qui permet un tirage d’édition expliquant ainsi la taille réduite de l’œuvre.
« La pureté du type et le caractère de la pose distinguent le buste que M. Nayel appelle Bodelio. » (Henri Jouin, La sculpture au salon de 1875, Paris, E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs, 1876, p.57).
« M. Nayel, en modelant la figure expressive du Dr Bodelio, n’a eu qu’un tort, c’est de laisser supposer qu’il exagérait à plaisir l’expression de notre énergique confrère breton » (L’Union médicale, n°79 du mardi 6 juillet 1875, p.29).
Louis Bodélio qui n’est pas insensible à l’hommage qui lui est rendu, écrit au dos d’une photographie du buste en plâtre, prise par le photographe lorientais Jules Sébire, un poème qu’il remet au sculpteur lorientais :
« à Auguste Nayel
à l’auteur de ce buste, au sculpteur de génie,
à son œuvre oserai-je offrir une copie
sans verve et sans chaleur près de l’original ?
Loin du ciel de Brahma, moi, pauvre fils du Gange,
Que son habile main a tiré de la fange,
Et, pétrissant la glaise, a rendu presqu’égal
au Grand Boudha qui rêve en sa splendeur première,
au brillant Curyâh, l’archer, dieu de lumière.
Puissent longtemps encore, pour charmer les humains,
De nombreux avatârs éclore sous ses mains !
Puisse le grand Vischnou, maître de la victoire,
Bénissant ses efforts, le couronner de gloire ! »
Le 18 décembre 1895, le conseil municipal vote un crédit de 300 francs pour l'acquisition du buste de Louis Bodélio auprès du sculpteur Auguste Nayel et un crédit de 500 francs pour l'érection d'un monument en son honneur dans l'un des faubourgs de Lorient. La ville fait donc l’acquisition du buste en plâtre qui est présenté, dès le mois de février 1896, dans le salon d’honneur de l’Hôtel de ville. Ce buste est par la suite déposé au bureau de bienfaisance. Le 15 septembre 1897, le même conseil vote un crédit de 1 000 francs pour la reproduction en bronze du buste du docteur Louis Bodélio réalisé par Auguste Nayel et laisse la commission des Beaux-Arts décider de l'emplacement de ce monument dans la ville. Le buste, placé sur un piédestal en granit est moulé dans la fonderie de bronze d’art de Ferdinand Barbedienne à Paris. Le buste est officiellement inauguré le 14 juillet 1898 dans un square qui jouxte le cours de Chazelles. Le square prend alors la dénomination de square Bodélio. Ce jour-là, la stèle en granit où reposera le buste, réalisée par François Mulot (marbrier lorientais), n’étant pas achevée, elle est remplacée par une copie en bois.
Réquisitionné durant la Seconde Guerre mondiale, le bronze est fondu. Un plâtre du buste est conservé de nos jours à l’hôpital du Scorff du Centre hospitalier de Bretagne Sud. Elle lui a été remise le 8 janvier 1955 par le docteur Abel Jean Joseph André Degoul dit Armel Degoul (1895-1981), médecin chef de la Marine (fils d’André Degoul dit Renan Saïb et de Florentine Monier dite Madeleine Desroseaux). Est-ce l’original conservé dans les locaux du Centre hospitalier de Bretagne Sud et sauvé des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, où une copie réalisée avant la fonte du bronze ?
Le poème que Louis Bodélio écrit pour Auguste Nayel pourrait paraître anecdotique, mais il semble que le médecin s’adonne régulièrement à la poésie. D’ailleurs, à l’occasion de l’inauguration de la statue Victor Massé, le 4 septembre 1887, il écrit un poème qui est retranscrit dans toute la presse locale :
À Victor Massé
À l’illustre Massé dressons une statue
Afin que dans nos cœurs son nom se perpétue,
Par ses nombreux chefs-d’œuvre il a bien mérité
De renaître au grand jour de la postérité,
Que Lorient surtout rende hommage à sa gloire,
En gravant son génie au temple de mémoire.
Comment remercier les hautes sommités,
Qui viennent honorer en ces solennités,
Le fils d’un ouvrier qui s’est grandi lui-même
Et poser sur son front le noble diadème,
Qu’en généreux lutteur il a su conquérir,
En laissant après lui son brillant souvenir.
À tous les invités, au grand nom de la France,
Empressons nous d’offrir notre reconnaissance !
Nos meilleurs compliments à l’éminent sculpteur
Qui, de VICTOR MASSÉ modela la splendeur.
Lorient, le 3 septembre 1887,
L. Bodélio
La ville de Lorient rend un nouvel hommage au médecin des pauvres le 28 novembre 1905, en donnant son nom au nouvel hôpital construit à la Villeneuve. L’hôpital Bodélio est mis en service le 17 juin 1906.