Kanova Germaine (1902-1975)
Photographe
Germaine Sophie Osstyn, d'origine franco-belge, est la fille de Jules Osstyn, boulanger, et d’Irma Sergeant, sans profession. Elle est née le 31 août 1902 à Boulogne-sur-Mer.
Durant la Première Guerre mondiale, la ville proche du front est régulièrement bombardée. Aussi, elle s'habitue à passer du temps dans les caves lors des alertes. Douée pour le piano, elle dira que c'est à cause d'une maladie qu'elle ne fait pas carrière. Elle aurait tout de même, selon ses dires, accompagné musicalement des films muet au cinéma.
Elle se marie à Boulogne-sur-Mer le 22 juillet 1920 avec Josiah Frame (29/09/1887), journaliste né à Édimbourg et domicilié à Glasgow. Sur l’acte de mariage, elle est déclarée sans profession. Elle traverse la Manche pour lui mais leur mariage est compliqué. Ils se séparent à trois reprises avant de divorcer après six ans de mariage. Elle confie à des proches que leur relations est faite d'incessantes bagarres et qu'il la bat.
Le 20 décembre 1928, elle épouse en secondes noces à Londres, une personne dénommée Otto Kahn, juif d'origine tchèque et importateur de cristal de Bohème. La transcription de ce mariage est faite le 5 juin 1958 au consulat général de France à Londres.
Française de naissance, naturalisée Anglaise, Germaine Kanova possède la double nationalité.
Avec son second mari, elle ne manque matériellement de rien et elle qui à priori parlait six langues, va beaucoup voyager tant pour le plaisir que pour accompagner son époux en voyages d'affaires (skier à Innsbruck en Autriche, Égypte, République Tchèque...). À Vienne, elle rencontre la photographe Trude Fleischmann pour qui elle va poser. Dès lors, elle se prend de passion pour la photographie. Elle raconte à sa nièce Michelle et à ses proches que lors de ces voyages, avec son époux, ils aident des juifs à rejoindre l'Angleterre notamment depuis la République Tchèque ou d'autres à passer la frontière autrichienne.
À la fin des années 1930, Germaine Kahn (également connue sous le nom de Kahnova) ouvre à Londres, au 60 Baker street, son studio et devient une photographe portraitiste, spécialisée notamment dans les portraits de célébrités. En effet, son travail sur la lumière et les clairs-obscurs font que la jet set du monde entier se presse dans son studio pour se faire photographier par son Rolleiflex. Son nom de photographe professionnelle : Germaine Kanova. Nombreuses sont les célébrités de tous horizons (acteurs, danseurs, écrivains, hommes politiques…) à être passé devant son objectif avant ou après-guerre : Arletty, Jean Cocteau, Maurice Chevalier, Winston Churchill, général Charles de Gaulle, Cary Grant, Audrey Hepburn, Renée Jeanmaire, général Pierre Kœnig Vivien Leigh, Michèle Morgan, Roland Petit, Pablo Picasso, Jacques Prévert, Rosemonde Gérard Rostand, Maurice Rostand, Jean Seberg, Jean Servais, Georges Bernard Shaw, Irène Vanbrugh, Billy Wilder … En 1943, elle photographie également l'écrivain Romain Gary qui porte alors son uniforme de lieutenant de l’Armée de l’air.
La célèbre photographe Dorothy Bohm, d'origine juive et ayant fui l'Allemagne en 1939 pour Londres, y découvre rapidement les portraits de Germaine Kanova. Elle qui va alors occuper un poste d'assistante dans le Studio Kanova a déclaré que ce n’est que quand elle a vu le travail de Germaine Kanova qu’elle a réalisé qu’elle voulait faire de la photographie.
Germaine qui n'aura jamais d'enfants dresse son chien Bob à l'accompagner aux courses avec son panier dans la gueule.
Rapidement, elle fréquente les milieux de la France Libre. Elle se lie d'amitié avec la femme de Romain Gary, Lesley Blanch qui écrit d'elle : Elle semble fragile, mais ne l'est pas. Elle a la solidité d'un char et la vitalité d'un cheval de course impatient de s'élancer. Avec René Louvat, elle participe à la confection d'affiche de propagande. Le 19 décembre 1942, elle photographie le général de Gaulle qui écrit dans le livre d'or de Germaine : À Germaine Kanova, artiste notoire et grande Française.
Le 23 août 1944, elle réussit à se faire débarquer sur la plage d'Omaha Beach en Normandie et le 27, ayant obtenu un chauffeur de l'armée britannique, elle atteint Paris. Dès le 31 août, elle retrouve sa soeur réfugiée en Eure-et-Loir pour revenir sur Paris dès le lendemain pour faire en sorte qu'avec sa fille et son époux Charles Beer, de confession juive, ils récupèrent leur appartement parisien qui a été réquisitionné.
Le 27 septembre, grâce à une voiture récupérée et de l'essence chapardée, elle se dirige sur Bordeaux. Dans le Tarn-et-Garonne, elle rejoint un premier maquis avant de rejoindre le maquis Foch du commandant Cottu à la pointe de Grave. Les autres la surnomment alors Miss Caméra.
Le 22 novembre 1944 alors qu'elle a rejoint Paris, elle devient la première femme à s’engager dans les Forces Françaises Libres en tant que correspondante de guerre pour le Service cinématographique des armées (SCA - futur ECPAD) créé en 1943. Elle travaille pour ce service jusqu’en septembre 1945. Avec Germaine Krull et Brigitte Gros, elle fait partie des trois femmes recrutées parmi les vingt-et-un photographes du service. Elle immortalise ainsi, avec son Rolleiflex ou son Leica, l’évolution des forces françaises lors de la libération en Alsace, notamment les troupes indigènes puis lors de la campagne d’Allemagne.
Son travail de reporter est surtout connu pour les photographies qu’elle réalise au moment de la libération du camp de concentration de Vaihingen-sur-l’Enz (près de Stuttgart - Allemagne), une annexe du camp de Natzwieler-Struthof. À l’origine, un camp de travail ouvert en août 1944 pour la fabrication d’armements par des juifs déportés mais transformé, dès octobre 1944, en camp de concentration pour prisonniers malades. Un mouroir où plus de 3 200 déportés meurent en huit mois seulement (Polonais, Tchèques, Roumains, Russes, Français). Face à l’avancée des troupes de la 5e division blindée française, le 1er avril 1945, le camp est évacué vers Dachau par les SS secondés de miliciens français. Environs 700 prisonniers, jugés intransportables restent enfermés sur place. Le camp est libéré le 7 avril 1945 par des démineurs de la section Chounet du 49e régiment d’infanterie (3e division d’infanterie algérienne de la 1re armée). Le 8 avril, un bataillon médical apporte les premiers soins aux rescapés. L’armée française qui prend conscience du crime de guerre, fait dépêcher sur place des correspondants et des photographes de guerre. Germaine Kanova effectue ses photographies du camp, le 11 avril 1945. Ses photographies, dont certaines sont extrèmenent difficiles à regarder, sont empreintes de réalisme et d’humanisme.
Outre les clichés qu’elle réalise dans le camp et ses alentours, elle rédige pour chaque photographie des descriptifs qui expliquent l’horreur à laquelle son objectif est confronté :
Plusieurs plans de biens portants. Quelques mourants dans leur lit.
Quelques types de prisonniers, un a quatorze ans, c’était paraît-il un bandit d’après les boches.
Ensuite, après être passés au dépouillage les prisonniers montent dans le camion qui les emmènent à l’hôpital.
Des tombes fraîches parmi les charniers SS avec inscriptions.
Les photos faites sous les tentes avec la lumière nulle et la vapeur, oscillent du mouvement. J’espère qu’elles sortiront, faites le moi savoir.
On fait des piqûres d’huile de camphre aux malades. Le camp entier n’est qu’une odeur infecte. Le typhus et la tuberculose y règnent. Le dévouement des filles de liaison secours est merveilleux. L’infirmier qui fait les piqûres a sauté sur une mine il y a trois semaines. Il a demandé à revenir travailler immédiatement. Sa figure et son corps entier ne sont que cicatrices.
Il meurt encore 4 à 8 hommes par jour, ils ne sont pas transportables, c’est horrible, innommable.
Les tirages de ces photographies sont dès le mois de mai 1945, parmi les premiers à être transmis aux agences de presse par le SCA, sous l’estampille Ministère de la Guerre – Direction des services de presse – Photo SCA. La population française, sous le choc, prend conscience de l’horreur nazie.
Parmi ses clichés dont plusieurs font le tour du monde, l’un marque alors particulièrement les esprits de l’époque : un homme très amaigri sur un châlit. La photographie est sobrement intitulée par le SCA : Camp de Vaihingen : résultats des méthodes nazies. La légende de Germaine est plus explicite : C'est un homme mourant, le visage d'une terrible maigreur, regarde vers l'objectif avec les yeux exorbités.
Les troupes françaises qu'elle a suivi depuis l'Alsace l'affublent d'un nouveau surnom : Gonflée à bloc. Après la capitulation du 8 mai, elle revient sur Paris. Sa permission est de courte durée, elle est sommée de se rendre en Bretagne suite à la découverte du charnier de Port-Louis.
Ce reportage comprend des vues diverses : église Saint-Louis de Lorient détruite, la rue maréchal Foch en ruine, restes de la fontaine Neptune, lavandières faisant la lessive, base de sous-marins de Keroman, drapeau français hissé sur la base de Keroman, installations endommagées du port de pêche de Keroman, dombunker du slipway depuis la digue qui ferme alors le bassin long du port de pêche, tombes de soldats américains et de soldats allemands morts durant les combats de la Poche, tombes d’ouvriers de l’organisation Todt qui travaillaient à la construction de la base de Keroman, des portraits de groupes et individuels de prisonniers allemands, cimetière d’épaves d’avions à Lann-bihoué, officier des troupes coloniales françaises à cheval à la surveillance du camp de prisonniers à la base aéronavale de Lann-Bihoué, camps de rassemblement de prisonniers allemands (Lann-Bihoué et haras d'hennebont), interrogatoires de prisonniers, prisonniers travaillant au déminage, église de Ploemeur détruite, insigne improvisé au sol de la 19e division DI des Forces Françaises de l'Intérieur / maquisards bretons (FFI - MB et croix de Lorraine), …
Lors de ce passage dans le Poche de Lorient libérée, le 23 mai 1945, Germaine Kanova prend également des clichés du charnier de Port-Louis où ont été enterrés les corps de 69 résistants fusillés dans la citadelle. Le charnier a été découvert le 18 mai 1945, sur les informations d’un soldat tchèque et d’un soldat polonais incorporés de force dans des unités disciplinaires de la Wehrmacht. Les clichés montrent les officiers allemands sous bonne garde, dont Wilhelm Fahrmbacher commandant de la place forte de Lorient et Walter Matthiae directeur des travaux de la base de sous-marins, contraints de défiler devant les trois fosses du charnier.
Elle photographie également les corps dans les fosses, des prisonniers allemands en train d'exhumer les corps et de les sortir des fosses, les corps une fois sortis, le lieu de rassemblement des dépouilles dans des linceuls blanc pour être déposé dans des cercueils, un corps ans son linceul dans un cercueil ouvert avec rassemblé à ses peids les effets personnels qui ont pu être récupérés sur lui ou encore un médecin légiste en plein examens de corps. Le médecin légiste Joseph Jaffré (Languidic) dans son rapport, confirme par les mots, ce que Germaine Kanova a voulu montrer par l'image : J’ai constaté que les cadavres étaient entassés pêle-mêle, sans aucune sépulture, dans trois fosses voisines. Tous se trouvaient dans un état de décomposition très avancé. Les cinq cadavres de la troisième fosse étaient les mieux conservés parce qu’ils avaient subi partiellement une momification due à la nature sablonneuse du terrain. Par contre, ceux de la deuxième fosse, dont l’exhumation n’était pas encore terminée au moment de mon examen, étaient putréfiés ; beaucoup de leurs ossements étaient totalement dépouillés des chairs et s’étaient disloqués. Enfin les 22 cadavres retirés de la première fosse se trouvaient dans un état intermédiaire, à demi-putréfiés et à demi-momifiés. Pour tous, il semble que le décès remonte à plus de six mois et pour la plupart à plus d’un an. Des photographies très difficiles à regarder, où certaines sont à la limite du soutenable. L’intention de la photographe est de montrer la barbarie du nazisme, ne pas pouvoir nier.
Au total, elle réalise 34 reportages différents pour l’Armée entre 1944 et 1945 dont Royan ou encore la pointe de Grave près de Bordeaux qu'elle photographie après son passage dans la Poche de Lorient. Cette période ne la laisse pas indemme et elle boit alors " plus que de raison ".
Elle quitte le service le 8 septembre 1945. Juste avant son retour à la vie civile, elle reçoit la Croix de guerre avec étoile de bronze : A participé aux opérations en Allemagne auprès du 2e bataillon de zouaves portés. […] Le 26 avril à Futzen, elle n’a pas hésité à venir jusqu’aux éléments engagés en premier échelon dans un combat très difficile et meurtrier pour y accomplir crânement sa mission. Par son courage et son sang-froid, a réussi à obtenir des documents cinématographiques d’un intérêt exceptionnel.
Après la guerre, elle reprend quelques temps son métier de photographe de studio à Londres. En 1946, elle part pour une mission photographique en Pologne pour le compte des nations unies pour le secours et la reconstruction. À son retour, son époux est installé au Canada alors qu'elle choisit Paris. Elle qui jusqu'à la fin de sa vie s'insurge contre les négationistes à alors installé devant sa porte,un drapeau Nazi pour faire office de paillasson, Elle y reprend son métier de photographe portraitiste et photographit également sur les plateaux de cinéma notamment sur les tournages de la Nouvelle Vague. C'est à cette période qu'elle devient une grande amie de Jeanne Moreau. Elle qui aime découvrier continue à voyager : en 1947 aux États-Unis, en 1955 au Maroc...
À la fin des années 1950, elle quitte Paris pour s'installer dans l'Yonne à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Terminé pour elle de cotoyer et de photographier les célébrités. Elle devient gérante du café-bar-cinéma Le Canari. En 1962, elle y apparaît encore sur les listes électorals avant de partir s'installer dans le Sud à une date inconnue direction Saint-Raphaël puis Fréjus-Plage et enfin Antibes. Elle fuit les mondanités et aspire à une vie simple : faire de la tapisserie, du crocher, nager dans la mer, la lecture.
Germaine Kanova décède à Antibes le 27 janvier 1975.
Sources : famille de Germaine Kanova, ECPAD, article du journal Le Monde