Joalland Paul


Général de brigade
Conquérant du Kanem
Médaille coloniale avec agrafe d’or
Commandeur de la Légion d’honneur
Croix de guerre 1914-1918
Président de l’Association des anciens élèves du lycée Dupuy de Lôme
1870-1940

Paul-Jules Joalland est né à La Basse-Terre (Guadeloupe), le 8 novembre 1870, de Jules, Joseph Joalland, capitaine d’artillerie de marine et d’Eliza, Marie Le Coat. Comme son père, il se destine après des études au lycée Dupuy-de-Lôme à Lorient à la carrière militaire. Il s’engage dans l’artillerie coloniale et participe aux combats contre “ les Pavillons noirs” en Indochine.  En 1893, il poursuit sa formation à l’école d’infanterie de Versailles et est affecté au quartier Frébault à Lorient. Le sous-lieutenant Joalland fait campagne au Soudan. De retour en France et en poste à l’Ecole de pyrotechnie, à Toulon, il fait la connaissance du capitaine Voulet[1]. Ce dernier qui jouit alors d’une grande réputation à la suite de son expédition dans le pays Mossi lui propose de l’accompagner dans sa prochaine expédition en Afrique. Au début du XIXe siècle, les Français suivent avec intérêt les officiers de la coloniale qui ont pour mission d’apporter les bienfaits de la civilisation « aux peuples primitifs. » C’est le cas avec la nouvelle expédition « Afrique centrale » commandée par le capitaine d’infanterie de marine Paul Voulet et le lieutenant Julien Chanoine. Cette mission à laquelle participe le sous-lieutenant Joalland est chargée de visiter les pays situés entre le Soudan français et le lac Tchad. Le but premier est de contrecarrer les ambitions anglaises après Fachoda et d’assurer à la France le contrôle de l’Afrique centrale.

À cet effet, trois expéditions militaires sont formées : la première au départ de l’Algérie (mission Foureau-Lamy), la seconde du Congo (mission Gentil) et la troisième du Soudan (mission Voulet-Chanoine). Les trois colonnes doivent opérer leur jonction au Tchad afin d’anéantir l’armée du sultan noir Rabah[2] qui s’oppose à l’influence française. Après de minutieux préparatifs, l’expédition commandée par Voulet et Chanoine se met en marche en janvier 1889. La colonne est rapidement confrontée à des attaques incessantes et se distingue par des représailles violentes. Elle rançonne, pille et incendie les villages traversés afin de se procurer des vivres pour nourrir l’impressionnante troupe composée de six officiers, de deux sous-officiers, de 600 tirailleurs et domestiques, de 800 porteurs, 200 femmes , 100 divers… ce qui fait un total de 1700 personnes auquel il faut ajouter « 150 chevaux, 100 ânes, 20 chameaux, 500 bœufs.[3] » Aux officiers subalternes qui s’émeuvent de ces actes inutiles, le capitaine Voulet répond que : “ Lui seul était responsable vis-à-vis du ministre des mesures qu’il croyait devoir prendre pour le salut de la Mission” et les menacent  du peloton d’exécution ! Le 9 mai 1899, la ville de Birni N’Konni en pays Haoussa est totalement détruite et la population massacrée sur ordre de Voulet. Lorsque les faits sont connus, le gouvernement français place les deux officiers en état d’arrestation et dépêche le colonel Arsène Klobb et le lieutenant Octave Meynier pour les arrêter. Le 14 juillet, l’émissaire du gouvernement rejoint « la colonne infernale » à Dankori, afin de relever Voulet de son commandement. Ce dernier, à la tête de ses tirailleurs, refuse de se soumettre et lui demande de se retirer : « Je suis là avec tous mes hommes.  Si vous faites un pas de plus, je vous tire dessus. Je suis décidé jusqu’à la mort. »  Alors que le colonel Klobb s’avance, il est abattu et le lieutenant Meynier est blessé par les salves des artilleurs. En revenant au campement, le capitaine Voulet informe les officiers et sous-officiers de son acte et déclare : « Vous n’y êtes pour rien. Je vous ai tenu volontairement dans l’ignorance la plus complète de cette affaire. Je vous donnerai d’ailleurs à ce sujet toutes les décharges[4] possibles…. Maintenant, je suis hors la loi, je renie ma famille, mon pays, je ne suis plus français, je suis un chef noir. L’Afrique est grande ; j’ai un canon, des munitions, 600 hommes qui me sont dévoués corps et âme. Nous allons nous créer un empire en Afrique ! »  Séduit par la folie de son collègue, le capitaine Chanoine le rejoint. Atterrés, le lieutenant Joalland et les autres officiers décident de revenir avec une partie des hommes au Soudan. Quelques jours plus tard, ils apprennent la fin tragique des capitaines Chanoine et Voulet abattus[5] par les tirailleurs soudanais. Face à cette nouvelle situation, les lieutenants Pallier, Meynier et Joalland décident de poursuivre la mission et prennent le commandement des tirailleurs. Après la prise de Zinder et la mort du sultan Ahmadou, la colonne reprend sa marche vers le Tchad.  En compagnie d’une escorte de 165 hommes, le capitaine Joalland[6] et le lieutenant Meynier se lancent le 3 octobre 1899 vers le Kanem et atteignent le 23 octobre, le lac Tchad. Quelques jours plus tard, l’expédition Afrique centrale quitte les rives du Tchad et se lance à la conquête du Kanem qu’elle place après la bataille victorieuse de N’Gouri, sous le protectorat de la France. Le 18 février 1900, le capitaine Joalland réalise la jonction avec les deux autres expéditions.  Les trois missions réunies, la puissance de feu est suffisante pour se débarrasser de l’outrecuidant Rabah qui nargue depuis trop longtemps la France ! Le 22 avril, lors de la bataille de Kousseri, le chef rebelle est abattu par les troupes françaises et sa tête exposée en trophée. Le capitaine Joalland s’est comporté brillamment et reçoit les félicitations, d’Émile Gentil, commissaire du gouvernement au Chari : Mon cher capitaine, Je vous félicite de tout mon cœur de l’admirable tâche que vous venez d’accomplir avec le lieutenant Meynier dans d’aussi tragiques circonstances (…) J’espère que le ministre auquel j’ai transmis vos rapports saura vous récompenser comme vous le méritez. » Le 13 mars 1901, le capitaine Joalland[7] débarque à Marseille, est fait chevalier de la Légion d’honneur et reçoit du gouvernement la médaille coloniale avec agrafe d’or. Le 6 juillet 1901, il épouse à Paris : Suzanne, Geneviève Villain, âgée de vingt-et-un ans. Il poursuit sa carrière coloniale en Cochinchine (1902-1903) puis au Tonkin (1905-1907). Lors de la Grande Guerre, il se comporte brillamment et termine la guerre avec le grade de colonel. Par la suite, il commande l’artillerie à Madagascar et est nommé en 1922 commandant du 1er régiment d’artillerie coloniale à Lorient.  En 1925, il repart en A.O.F. où sa conduite lors d’une terrible épidémie de fièvre jaune, lui vaut d’être à nouveau cité à l’ordre de l’armée. Il est heureux de prendre sa retraite dans la ville de son enfance et préside l‘Association des anciens élèves du lycée Dupuy-de-Lôme. Le 24 novembre 1929, il est promu   général au titre de la réserve. Pour la presse locale cette nomination honore tardivement un officier de valeur : « Respecté, vénéré, nous dirons même aimé de tous, militaires, marins, coloniaux, civils, sans exception, applaudiront lorsqu’ils apprendront cette heureuse décision du ministre des Colonies. » Heureux de cette distinction, il déambule journellement dans les rues « la pipe aux lèvres, sa silhouette restée svelte, ses yeux qui regardaient bien droit, son air de gravité et de bonté sur le visage aux traits fermes.[8] »

La Seconde Guerre mondiale
Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne et comme en 1914, Lorient accueille de nombreux réservistes qui partent résolus affronter l’ennemi. Les premières nouvelles du front sont rassurantes et les mois passent sans aucun affrontement à signaler. Pendant ce temps, la ville se mobilise et de nombreux colis de lainages et vêtements chauds tricotés ou collectés partent habiller les soldats confrontés aux longues attentes dans le froid et la neige. En ce début d’année 1940, les vœux du président de la République évoquant « l’issue victorieuse de la guerre » rassure la population confiante dans la supériorité de nos armées. Le maréchal Pétain déclare même : « Nous réunissons toutes les conditions requises pour la victoire. Sur mer, les forces franco-britanniques exercent une domination incontestable et d’ailleurs incontestée. On peut compter sur la valeur et la ténacité des Français et des Britanniques pour conserver et, s’il se peut, compléter cet avantage primordial.  Dans les airs, nous sommes fixés par les combats partiels qui se sont déroulés jusqu’ici et qui ont prouvé l’excellence de nos pilotes et du matériel dont nous disposons. Sur terre, où l’ennemi ne s’est pas risqué à une grande action, on peut faire confiance au soldat français d’aujourd’hui, comme on le fit à celui d’hier. Avec ces hommes bien entraînés et supérieurement encadrés, nous pouvons attendre sans crainte le grand choc. » Ce dernier se produit le 10 mai 1940 et malgré la vaillance des forces françaises, les troupes allemandes progressent irrésistiblement. Après les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg, elles pénètrent en France et arrivent à Paris. Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain demande « la cessation des combats.  Le 22 juin 1940 à Rethondes, la défaite est consacrée par la signature de l’armistice « entre soldats et dans l’honneur ! » Depuis le 21 juin, les troupes allemandes occupent Lorient. C’est une période difficile qui commence pour la population confrontée aux exigences de l’ennemi et rapidement aux attaques aériennes des bombardiers anglais. Les 27 et 28 septembre 1940, un impressionnant bombardement nocturne de la R.A.F. fait de nombreuses victimes civiles dont le général Joalland tué[9] à son domicile, 36, rue du Port à Lorient, le 28 septembre 1940 à l’âge de 69 ans. Le 1er octobre, la ville toute entière rend un solennel et pieux hommage à ses concitoyens victimes des bombardements. La levée des corps se déroule à l’hôpital Bodélio. « Les chars funèbres, au nombre de dix reçurent les précieuses dépouilles. » Le dernier char encadré par deux artilleurs et traîné par deux chevaux de l’Artillerie Coloniale n’arborait ni couronnes, ni fleurs, seulement un drapeau tricolore dont les plis recouvraient le corps d’un héros : le général Joalland. Après la cérémonie religieuse en l’église Saint-Louis, présidée par monseigneur Tréhiou, l’évêque de Vannes, c’est un impressionnant cortège qui se dirige vers le cimetière de Carnel[10] où le maire de Lorient, Emmanuel Svob, assure « les familles si terriblement éprouvées de la sympathie douloureuse du gouvernement et de la municipalité. » Lors des condoléances, madame Joalland, accompagnée de ses deux filles refuse de serrer la main des officiers allemands et demande que la couronne mortuaire des forces d’occupation ne soit pas déposée sur la tombe de son époux. Le 1er août 1941, le conseil municipal de Lorient, attribue le nom de général Joalland à la rue Traverse-du-Polygone qui mène au quartier Frébault. Pour le maire de Lorient, Auguste Donval : « C’est elle qu’empruntait le général lorsqu’il se rendait à son service aussi bien comme jeune officier, que lorsqu’il commandait le 11e R.A.C. Son souvenir flotte dans tout ce coin de Lorient.[11] » Pour l’historien Louis Chaumeil, le général Joalland était : « Capitaine courageux et intendant méthodique, explorateur curieux et diplomate habile, chef bienveillant et conquérant pacifique, il laisse un nom glorieux, pur de toute cruauté inutile. Il vient de prendre place au Panthéon des grands Africains, aux côtés de ses aînés ou de ses camarades bâtisseurs d’Empire : les Faidherbe, Brière de l’Isle, Borgnis-Desbordes, Gallieni, Archinard, Joffre, Binger, Dodds, Lamy, Brazza, Gentil, Mangin, Lyautey. Quelle cohorte ! En telle compagnie où il égale les meilleurs, le général Joalland ne mourra pas tant que vivra la France. » Il est inhumé au cimetière[12] de Carnel. Carré 1 - Tombe n° 7.  Mort pour la France.

Texte de Patrick Bollet

Patrick et Béatrice Bollet. Les oubliés de l’histoire 1939-1945 - Les victimes civiles des bombardements de Lorient. Groix Éditions, 2019.
Patrick Bollet. Lorient, ses Hommes illustres. Liv’Éditions, 2005.


[1] Cet officier colonial est réputé pour ses méthodes expéditives et s’illustre par la conquête brutale du pays Mossi et par la prise de Ouagadougou qui est rasée.

[2] Le Napoléon africain !

[3] Joalland, Paul. Le drame de Dankori.

[4] « Je soussigné Voulet, capitaine d’Infanterie de Marine, déclare en mon âme et conscience être seul responsable de la mort de Monsieur le colonel Klobb, tué le 14 juillet 1899, à 7 h ½ du matin, aux environs du village de Dankori (Tessaoua) d’un feu de salve dirigé par mon ordre sur la troupe commandée par cet officier supérieur. Au moment de l’action, M. le Dr Henric, non prévenu ni consulté, se trouvait à 8 kilomètres au sud du village de Dankori. A ce même moment, MM. Le capitaine Chanoine, les lieutenants Pallier, Joalland, le sergent-major Laury, le sergent Bouthel et le maréchal des logis Tourot, non prévenus, ni consultés, se trouvaient au bivouac de Saymé-Kaoura, à 18 kilomètres au sud du lieu où a péri Monsieur le colonel Klobb.”

[5] Ils auraient été abattus le 16 ou le 17 juillet 1899. Aujourd’hui, Il subsiste une interrogation concernant la mort de Voulet. Ce dernier aurait échappé à la mort et serait devenu chef de tribu !  Un drame colonial. A la recherche de Voulet : Mission Klobb-Meynier. Madame Klobb. Nouvelles Editions latines,

[6] Capitaine depuis le 2 juin 1889.

[7] Le scandale de la colonne infernale est rapidement étouffé et la réussite de la mission permet aux officiers d’échapper au conseil de guerre ! C’est alors un « simple » épisode de l’histoire de la colonisation !

[8] Le Nouvelliste du Morbihan, le 29 septembre 1940.    

[9] Son épouse et sa fille Annick (18 ans) échappent à la mort. Elles trouvent secours et réconfort chez les religieuses de la Providence avant de quitter définitivement Lorient.

[10] Dans l’après-midi, dix-sept cercueils sont acheminés au cimetière de Kerentrech.

[11]  Conseil municipal du 1er août 1941. AML 1D165.

[12] Le couple Joalland avait deux filles : Simone et Annick. Simone (épouse de Jean Pedehontaa) est décédée en 1985 et Annick est décédée en 2006. Elles sont inhumées au cimetière de Carnel. Carré 1 -Tombe n° 7.

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