Lettry Jean


Jean LETTRY (1881-1948)
Médecin
Croix de guerre 1914-1918 étoile de bronze
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier de l’Instruction Publique
Conseiller d’arrondissement 1925-1926
Conseiller municipal 1919-1925 - 1935-1941 - 1944-1946

« Un homme de bien »

Il est né le 22 janvier 1881 à Lorient, d’Etienne Lettry[1], âgé de 23 ans, professeur au collège d’Auray et de Hélène, Joséphine Le Picaut, âgée de 20 ans. Il fait une partie de ses études à l’Institution Saint-Louis avant de faire médecine à Rennes. Il poursuit également des études en lettres et en sciences. Médecin, il se marie le 23 avril 1906 à Lorient avec Françoise, Louise Bozellec et s’installe à Languidic dans le Morbihan. Cet ardent républicain qui ne fait pas mystère de ses opinions foncièrement laïques et républicaines n’est pas très apprécié des autorités de cette commune « considérée comme une des citadelles de la réaction » d’autant qu’il n’a pas demandé comme ses prédécesseurs l’autorisation de s’installer au curé de la paroisse ! Dans ces conditions, sa patientèle n’est pas trop fournie et malgré le boycott de son cabinet, il résiste pendant huit ans ! Lors de la Première Guerre mondiale, il est mobilisé le 3 août 1914 et rejoint après une période de formation comme médecin aide-major de 1e classe, l’ambulance n ° 9 du 11e Corps d’Armée à Nantes. Il se distingue en 1915, en mettant au point un traitement en faveur des soldats gazés. Le 1er août 1916, il est cité à l’ordre du Service de Santé : « Modèle de dévouement. S’est distingué particulièrement par son sang-froid durant l’hiver 1914-1915, au cours des bombardements répétés de la formation. Le 11 juillet 1916, intoxiqué par les gaz, a continué à panser les blessés et a refusé d’être évacué.[2] » Il est quand même transféré à l’arrière mais il demande quelques mois plus tard de repartir au front. Le 26 avril 1917, il est affecté à l’hôpital complémentaire n° 40 de Luxeuil en Haute-Saône. Le 31 juillet 1918 : Il est cité à l’ordre de l’armée : « Animé du sentiment le plus élevé du devoir, a donné des preuves nombreuses de courage au cours de la bataille de juillet 1918, notamment le 15 et du 24 au 26, en se portant personnellement sur des positions de batterie violemment bombardées à obus toxiques et explosifs, pour relever les blessés, réconforter les servants en donnant à tous l’exemple du mépris du danger. » Le 14 février 1919, le médecin major de 2e classe, Jean Lettry est démobilisé et se retire cours de la Bôve à Lorient.

Le conseiller municipal 1919-1925
Sollicité, il se présente aux élections municipales des 30 novembre et 7 décembre 1919, sur la liste d’Union Républicaine et est élu conseiller municipal. Le 10 décembre, Edouard Labes est élu maire de Lorient et lors de l’installation des commissions municipales, le docteur Lettry rejoint celles « Hygiène et Logements insalubres et Goutte de Lait. » Il siège également avec Emmanuel Svob à la commission administrative des hospices civils. En quelques années, le docteur Lettry accumule les responsabilités de médecin des hôpitaux, du bureau de bienfaisance, de la goutte de lait, du lycée et de la prison mais il est également président de  la section lorientaise de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen et président du Comité de Défense laïque du Morbihan. C’est une personnalité incontournable à tel point que les Comités républicains présentent en septembre 1923, sa candidature pour l’élection au conseil d’arrondissement du 1er canton de Lorient : « C’est un militant de toujours, un républicain d’avant-garde sincère et convaincu, un homme dont le passé est le plus sûr garant de l’avenir (…) Le nom de Jean Lettry c’est un programme et c’est un drapeau. C’est le drapeau de l’Idée Laïque, démocratique et toujours plus sociale.[3] » Le 30 septembre 1923, le radical-socialiste Jean Lettry est élu conseiller d’arrondissement et le mois suivant, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur, pour sa belle conduite pendant la Grande Guerre.

Les élections municipales des 3 et 10 mai 1925
Il est à nouveau candidat sur la liste Républicaine Radicale et Radicale Socialiste qu’il mène conjointement avec le député-maire Edouard Labes et le député Pierre Bouligand. Le 10 mai 1925, ils sont battus par la liste du Bloc des Gauches d’Emmanuel Svob. C’est une cruelle désillusion pour le docteur Lettry lequel fait part dans un communiqué « de violentes campagnes de calomnies. »  Il ne semble plus en phase avec la population qui l’année suivante ne le reconduit pas au conseil d’arrondissement. C’est une période difficile qui s’ouvre pour lui mais il n’est pas « homme » à renoncer si facilement d’autant que ses relations avec le maire se normalisent. Ils ont beaucoup d’idées en commun et souhaitent les mettre en œuvre. Le 24 janvier 1926, il participe à la réunion constitutive du patronage laïque et entre au conseil d’administration présidé par Emmanuel Svob. Ce dernier est fier de porter « sur les fonts baptismaux » cette nouvelle association afin de concurrencer les patronages cléricaux qui tentent d’accaparer la jeunesse et l’adolescence et pour concrétiser son action, il achète la propriété et le château de Soye pour accueillir les colonies de vacances du patronage laïc dans d’excellentes conditions tout en créant en parallèle une école de plein air qui « n’est pas un hôpital, c’est un lieu dans lequel  les enfants chétifs, ceux qui relèvent de maladie, tous ceux en un mot qui ont besoin de la vie au grand air pourront passer le nombre de mois nécessaires à leur rétablissement, sous la surveillance d’une institutrice désignée par l’Autorité Académique et d’un personnel spécial. Sous l’action énergique d’un régime hygiénique, alimentaire, éducatif, approprié, les santés chancelantes seront rétablies et les enfants seront remis à leurs parents pleins de vigueur et de forces nouvelles. Un docteur fera subir tous les lundis, une visite médicale sévère à tous les pensionnaires. Un potager fournira les légumes frais ; les produits de l’étable et de la basse-cour contribueront pour une large part au menu de la table.[4] » La nouvelle acquisition municipale est officiellement inaugurée le 23 octobre 1927. Mais avant de se rendre sur les lieux, la matinée est consacrée au Select-Palace par une conférence sur la situation scolaire dans le département du Morbihan. Elle est présidée par le docteur Lettry, président du Comité de Défense laïque du Morbihan, qui la juge préoccupante et stigmatise l’école rivale  : « Nous avons vu une assemblée d’évêques  déclarer, à propos des lois de laïcité, la guerre à la République, et réclamer le droit d’asservir l’enfant intellectuellement et matériellement : nous avons vu le général de Castelnau et sa Ligue organiser des manifestations, à Landerneau, à Vannes, il y a quelque temps, hier à Sainte-Anne d’Auray, au cours desquelles a été fait le procès de l’école laïque et de l’école unique. Tracts, mandements d’évêques, tous les moyens de propagande sont bons à nos adversaires. » Il adjure les républicains de faire front à ce mouvement offensif et de défendre les valeurs de respect et de tolérance incarnées par l’école laïque. Après cette vigoureuse entrée en matière, les autorités se rendent au château de Soye, admirer les réalisations municipales. Désormais, le docteur Lettry est de toutes les manifestations officielles et assume avec la même énergie et la même détermination ses responsabilité à l’hôpital Bodélio.

Les élections municipales des 5 et 12 mai 1929
Les élections municipales des 5 et 12 mai 1929, accaparent son emploi du temps car il finalise une alliance de la section locale du Parti républicain-socialiste et socialiste français qu’il préside avec la S.F.I.O. et les radicaux d’Emmanuel Svob. Ce n’est pas une surprise pour les nombreux adversaires du maire sortant qui refusent cette alliance et rejoignent la liste Radicale et radicale-socialiste, menée par Jules Le Grand. La campagne électorale s’annonce délicate car trois listes sont en présence :  l’Union des Gauches emmenée par Emmanuel Svob et ses fidèles colistiers Léopold Le Bourgo, Louis L’Hévéder et le docteur Lettry ; la Fédération Républicaine, Radicale et Radicale-socialiste de Jules Le Grand et celle d’Union Républicaine et Sociale d’André Gaultier de Kermoal et Louis Glotin. Le premier tour ne dégage aucune majorité et devant ces résultats décevants, Jules Legrand et André Gaultier de Kermoal proposent à Emmanuel Svob, la représentation proportionnelle intégrale pour le second tour. Dans ce cas, les socialistes en tête du scrutin, obtiendraient 13 sièges, le poste de maire et l’attribution de deux adjoints. Les radicaux 11 sièges et deux adjoints et les démocrates, 8 sièges et un poste d’adjoint.  Emmanuel Svob refuse : « Comment peut-on supposer qu’un maire qui n’aura pour administrer pendant six années que l’appui de 12 conseillers municipaux sur 32, puisse assurer sa position ? »  Il souligne qu’il mène une liste comportant déjà des radicaux et des radicaux-socialistes et écarte catégoriquement toute alliance avec la liste de droite. Dans ces conditions, les listes de Jules Le Grand et d’André de Kermoal fusionnent et se présentent sous l’étiquette de Concentration Républicaine des Intérêts lorientais. Le dimanche 12 mai 1929, la liste de Concentration Républicaine l’emporte et la semaine suivante Jules Le Grand est élu maire de Lorient. Une nouvelle fois, la déception de Jean Lettry est grande. Il se consacre alors totalement à l’exercice de la médecine et tout particulièrement au service Maternité de l’hôpital. Ce dernier a besoin d’une sérieuse modernisation afin de proposer aux malades, à leurs familles et au personnel médical de meilleures conditions d’accueil et de travail. Après réflexion, la Commission administrative dont il fait partie décide en 1931, la construction d’un établissement moderne de santé.

Le conseiller municipal 1935-1941
Mais, la politique n’est jamais très loin et lors des élections municipales des 5 et 12 mai 1935, le docteur Lettry rejoint la liste d’Union des Gauches menée par Emmanuel Svob.  C’est enfin la victoire ! L’élection du maire est une formalité et quelques jours plus tard (29 mai 1935), lors de l’attribution des commissions, le docteur Lettry retrouve « la Goutte de Lait et les Crèches » et est élu à la commission administrative des Hospices civils. La nouvelle équipe municipale se met au travail et de nombreuses réalisations sont programmées.

Le 17 mai 1936, l’inauguration du nouvel Hôpital-Hospice, est un grand moment pour le docteur Lettry, chef de service de la maternité, fier de présenter aux autorités son nouvel outil de travail.

Le 15 novembre 1936, la ville accueille pour la pose de la première pierre du Patronage Laïque et la visite du Parc municipal de Soye, le ministre de l’Education Nationale, Jean Zay et son collègue, François Blancho, sous-secrétaire d’État à la Marine militaire. C’est un moment de fête auquel les enfants des écoles laïques et les sociétés sportives laïques du pays de Lorient sont conviés. Le docteur Lettry, vice-président du Patronage laïque rappelle l’importance de cette réalisation « car jusqu’à présent, en effet, l’action du patronage n’avait pu se porter que sur ses œuvres extérieures. Notre local en ville ne consistait qu’en deux modestes chambres, et durant le cours de l’année scolaire, les enfants échappaient pour la plupart à notre influence, les jours de repos et durant leurs heures libres. Nous n’avons d’autre but que de contribuer à faire de nos enfants des hommes forts, sains, laïques et pacifiques. »

L’engagement et l’action du docteur Lettry sont récompensés par les Palmes d’or pour les services rendus aux œuvres scolaires. Pendant de nombreuses années, il cumule l’action politique avec ses nombreuses responsabilités associatives mais il est d’abord un médecin soucieux de mieux former les personnels de son service. Directeur de l’école d’accouchement, il s’implique tout particulièrement dans la formation des futures sages-femmes.  

Le dimanche 2 juillet 1939, c’est l’inauguration de la Cité des Œuvres Sociales laquelle regroupe « les hommes et les femmes de bonne volonté, passionnés de dévouement aux œuvres de solidarité et de prévoyance, ceux qui désirent s’instruire ou qui veulent puiser aux sources de l’art l’oubli des misères quotidiennes. » Il est vrai que cette réalisation réunit au même endroit de nombreux services publics : la caserne des sapeurs-pompiers et le groupement des services d’incendie, les écoles de musique, de dessin et l’école ménagère, la bibliothèque populaire et les œuvres de l’enfance, les locaux de la crèche et de la goutte de lait et le Musée des Beaux-Arts. C’est la dernière réalisation d’envergure de la municipalité car le mois suivant, la mobilisation générale est décrétée et le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne.

La Seconde Guerre mondiale
Le 10 mai 1940, les troupes de la Wehrmacht passent à l’attaque et en quelques semaines bousculent les forces françaises. Le 14 juin, l’ennemi est à Paris et le 17 juin, le maréchal Pétain, nouveau chef du gouvernement demande l’armistice et le signe le 22 juin 1940 à Rethondes. Pendant ce temps, les forces allemandes progressent en Bretagne et le lundi 21 juin 1940, elles occupent Lorient et réquisitionnent de nombreux locaux dont l’hôpital maritime. La ville s’installe dans la guerre et la décision de l’amiral Dönitz d’y implanter le repaire de ses « loups gris » scelle le destin de la cité. L’occupant ne perd pas de temps et ferme (19 août 1940), la loge maçonnique de « Nature et Philanthropie » à laquelle appartient le docteur Lettry et « La Solidarité Bretonne » et démissionne de nombreux maires morbihannais dont Jean Le Maux, maire socialiste de Keryado. Pendant ce temps, le docteur Lettry poursuit son activité hospitalière d’autant qu’avec les bombardements de la RAF qui s’intensifient de nombreux blessés sont acheminés à l’hôpital Bodélio. Malgré les difficultés du moment, il n’oublie pas son engagement de toujours en faveur de la culture bretonne et signe[5] avec de nombreuses personnalités régionales un placet au maréchal Pétain. Le 17 janvier 1941, Le Nouvelliste du Morbihan fait état du souhait des grandes Associations Bretonnes : « Les Bretons et leurs associations culturelles ont accueilli avec joie et avec espérance, la proclamation par le Maréchal Pétain de la résurrection des provinces.  Dans le cadre de l’unité française, la Bretagne attend que la révolution  nationale entreprise par le gouvernement du Maréchal Pétain instaure pour Elle un régime de liberté dans l’ordre, qui respecte ses traditions spirituelles et ses coutumes les plus chères, conserve et honore sa langue, enseigne à tous ses enfants sa glorieuse Histoire, et la mette en possession de toute la part d’autonomie administrative qui soit compatible avec l’indivisibilité de la France et avec l’action nécessaire et souveraine du pouvoir central. La Bretagne est prête avec son génie propre, dans le sens du plus pur génie français traditionnel, à travailler de toutes ses forces à l’œuvre de libération et de reconstruction de l’Etat et de la Société, sur les principes définis par le Maréchal Pétain. Elle demande comme don d’avènement et première réalisation de cette ère nouvelle et de cette France régénérée, où elle veut prendre loyalement sa place légitime, que l’enseignement de sa Langue et de l’Histoire bretonne soit dès à présent décrété obligatoire dans les écoles primaires et secondaires de la Bretagne.[6] »

À Lorient, la politique de collaboration du vieux maréchal ne passe pas et la démission d’Emmanuel Svob, interpelle la population. Ce dernier préside le 31 mars 1941, la dernière séance du conseil municipal à laquelle assiste Jean Lettry. Le 9 avril 1941, Auguste Donval et les conseillers municipaux nommés par le régime de Vichy sont installés dans l’indifférence générale. Le 5 juillet 1941, un violent bombardement affecte une nouvelle fois la cité provoquant de nouvelles victimes. Parmi les blessés, figure le docteur Lettry, atteint de contusions multiples. Confronté à l’intense activité des sous-marins allemands, Winston Churchill donne l’ordre de dévaster avec les moyens les plus puissants les zones dans lesquelles sont situés les sous-marins.  La ville de Lorient est condamnée ! Le 14 et le 15 janvier 1943, les bombardiers larguent plusieurs milliers de bombes incendiaires et explosives provoquant la destruction des lieux emblématiques de la ville : le théâtre, la poste, l’hôpital Bodélio, la mairie et de nombreux immeubles sont les proies des flammes. La population exténuée et angoissée fuit cet enfer de feu et de flammes.

La Libération
Le 6 juin 1944, le débarquement des forces Alliés et l’arrivée des forces américaines en août 1944 dans le Morbihan provoquent l’enthousiasme de la population. Hélas, le pays de Lorient doit encore attendre mais en prévision de la Libération et de la reconstruction, Emmanuel Svob reprend du service et s’entoure de personnalités compétentes dont le docteur Lettry, qui assiste le samedi 14 octobre 1944, à la première séance du conseil municipal à la salle des fêtes de la mairie d’Auray. À l’issue des élections du 30 septembre 1945, il ne fait plus partie du conseil municipal et se consacre totalement à la réorganisation du service de santé et c‘est une tâche difficile dans une ville en baraques. Le 26 septembre 1948, il décède et laisse à ses collègues médecins le soin de poursuivre la réhabilitation de l’hôpital. Le 5 octobre 1948, le conseil municipal de Lorient, attribue le nom de Docteur Lettry à la rue de l’hôpital Bodélio. Lors de cette séance, le maire Julien Le Pan, fait son éloge : « Chacun sait quel a été son dévouement, combien, au cours de l’exercice de sa profession, il s’est montré désintéressé. Il a participé à la vie publique, à toutes les œuvres d’assistance, et nous honorerons donc son souvenir. »  Il est inhumé au cimetière de Carnel. Carré 63 -Tombe n°126. 


[1] Fondateur et directeur du journal Le Phare de Bretagne.

[2] J.O du 30 septembre 1916

[3] Le Progrès du Morbihan. Le 16 septembre 1923.

[4] Emmanuel Svob.

[5] Il est signé par de nombreuses personnalités régionales dont le président de la Chambre de Commerce de Rennes, le président de la Chambre de Commerce des Côtes-du-Nord, le maire de Vannes Y. Allanic, l’ancien député du Morbihan, Régis de l’Estourbeillon, le chanoine Le Bellec, vicaire général à Saint-Brieuc (futur évêque de Vannes) le président du Tribunal de Commerce de Lorient etc. 

[6] Le Nouvelliste du Morbihan. Le 17 janvier 1941.

Recherches et texte de Patrick Bollet.

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