Polert Eugène


Eugène Polert, poète lorientais estimé et reconnu en son temps mais vite oublié

Eugène Le Port avait pris pour nom d’écrivain Polert, anagramme de son  nom Le Port.

Eugène, Vincent, Pierre Le Port est né le 12 mai 1884, 19 rue des Colonies à Lorient. Fils de Prosper, Louis, Eugène Le Port, 25 ans, écrivain des directions des travaux de la Marine et de Françoise Le Gal, 27 ans, couturière. Les deux témoins pour l’état civil sont l’un menuisier et l’autre ébéniste. Eugène élève du lycée Dupuy de Lôme de Lorient, est tout jeune, passionné par la poésie. Pour publier ses poèmes il prend le pseudonyme de Polert, anagramme de Le Port. Poète il excellait dans tous les genres et aussi cette disposition naturelle du lettré breton à pencher vers la mélancolie.

Eugène, commis à l’Arsenal, ne fit pas de service militaire ; ajourné en 1905 et 1906, il en est exempté sur décision du conseil de révision de 1907 pour faiblesse générale.

Il collabore de mars 1906 à janvier 1912 à la revue littéraire lorientaise  « Le Clocher Breton[1] » Dans ce mensuel, ses vers côtoient des écrits d’écrivains bretons renommés tels que Théodore Botrel, Madeleine Desroseaux, Anatole Le Braz, Théodore de Villemarqué, Ernest Renan… Ses poèmes y paraissent régulièrement.

Professionnellement publiciste installé 6 rue Victor Massé, il collabore de plus au journal local Le Nouvelliste du Morbihan en tant que rédacteur et critique littéraire et y publie régulièrement ses poèmes. Il quitte le quotidien local pour entrer, en qualité de rédacteur au Petit Courrier d’Angers[2]. Eugène fait paraitre dans « La Bonne Chanson » d’exquise poésies[3] ».

Il est très affecté par le décès de son frère cadet, Gaston Emmanuel, à Baud le 4 septembre 1911. Ce dernier, né le 23 juin 1885 à Lorient, instituteur à Saint-Pierre-Quiberon, participait à des manœuvres comme caporal réserviste au 62e régimen d'infanterie. Sous une forte chaleur, Gaston voyant un de ses hommes chanceler, le soulage de son sac, puis courageusement continue l’exercice militaire jusqu’à ce qu’une insolation l’emporte rapidement[4]. La cérémonie religieuse a lieu à Baud en présence de son père, sa mère et son frère ainé Eugène. Lors de son inhumation au cimetière de Carnel, deux hommages lui sont rendus dont celui de son instituteur de l’école de Merville, Louis Cren.

Ayant contracté une bronchite mal soigné à Angers, Eugène, rentre à Lorient et décède le 28 août 1912, à 28 ans, à son domicile 6 rue Victor Massé. Ce deuil fut d’autant plus cruel pour son malheureux père, devenu veuf, qu’il avait enterré son fils cadet l’année précédente. Eugène Polert est enterré dans le tombe familiale du cimetière de Carnel. Le 30 août 1912, Le Petit courrier d’Angers signale le décès de son collaborateur, accompagné d’une photo du poète : « c’est un excellent camarade qui disparait ».

L’annonce du décès d’Eugène Polert parait dans le n° 207 du « Clocher Breton » de septembre 1912 : Après Louis Beaumont, un autre poète lorientais, Eugène Polert, dont le talent était appréciable, vient de s’éteindre, tout jeune encore, en sa ville natale qu’il avait quittée il y a quelques années pour devenir journaliste à Angers. Nos lecteurs ont plus d’une fois goûtés, le charme souvent très mélancolique de certains de ses vers[5]. Rappelons ces derniers publiés il y a seulement quelques mois, et qui donnent bien une triste sensibilité :

Vous étiez pâle et rose et blonde
Vous étiez une fleur aussi ;
Pourquoi n’êtes-vous plus ici
Près de ma tendresse profonde ?

Où sont vos yeux de bleuets doux
Qui versèrent en moi leurs charmes ?
Il ne me reste rien de vous,
Rien que vos fleurs… et mes larmes.

Eugène Polert a trouvé le bon accueil qu’il méritait au Clocher Breton, mais aussi dans plusieurs autres revues littéraires. Dans son numéros de septembre, La Bonne Chanson[6], le jour même pour ainsi dire où il meurt, publie une de ses meilleurs œuvres  « Le Vieux Chemin » ; ce poème est mis en musique par le chansonnier montmartrois Marcel Legay[7] C’est une âme de vrai poète qui parait en même temps… « Au bout, tout au bout du chemin ».

Le Nouvelliste du Morbihan du 1er septembre 1912 signale ainsi son décès :
La place nous manque pour dire ce que fut le jeune et regretté poète, et à quelles hauteurs parfois atteignit son talent. Il excella dans tous les genres et notamment à peindre l’état d’âme, les goûts, les aspirations délicatement voilées de nos charmantes Lorientaises, qui, aux heures du repos, s’en viennent volontiers vers le soir, après la promenade obligatoire sur la Bôve et de la rue des Fontaines, se retremper, dans la vivifiante atmosphère de la mer reposée. Témoin le sonnet suivant, écrit à la veille même de sa mort, qui, avec ce que nous avions déjà cité, constitueras comme la synthèse de l’œuvre du jeune poète. Avant de s’endormir pour la dernière fois, il a dû, comme l’un de ses plus illustres devanciers, André Chénier[8] , fauché jeune lui aussi, par une mort encore plus terrible, s’écrier en se frappant le front  - et encore plus le cœur - : « Et pourtant, j’avais quelque chose là ! ».  Qu’il nous suffise de donner un spécimen de ses œuvres qui nous semble cadrer avec son état d’esprit habituel : Ainsi son poème du 22 août intitulé :

Croquis lorientais
Te voici blanche, au bord tranquille de la rade,
Regardant le soleil qui tourne vers Larmor ;
L’acier de tes vaisseaux flamboie en reflets d’or
Et la tour ronde a l’air d’un bon vieux camarade :

Goûter le soir, dans la fraicheur de l’estacade,
L’odeur des flots, l’odeur du vent, plus douce encore
Voir miroiter les feux dans l’ombre du décor !
Entendre, au loin, trembler quelq’humble sérénade !

Et, cependant, malgré ce cadre où, tristement
Pleurent les pins noirs près du Blavet dormant.
Quelle gaieté palpite en ta coiffe à deux ailes !

Brizeux te voulait telle : accorte et sans façon,
Voilà pourquoi, le jour, la nuit, tant de chansons
S’envolent de la ville aux bancs du cours Chazelles.

Eugène Polert : sa carrière littéraire et journalistique rapportée par la presse, et toutes ses activités tournant autour de sa grande passion : la poésie.

Secrétaire de groupes littéraires
En 1906, est créé à Lorient une section du groupe littéraire et artistique L’Académie Bretonne dont le siège est à Nantes ; le secrétaire est Eugène Polert ; les réunions ont lieu 1 rue de la Patrie (NM[9] 1er mai 1906). Eugène est également secrétaire de la société lyrique « Les Amis des arts ». (Nouvelliste du Morbihan du 2 août 1906). Cette société donne un concert spectacle salle Postic 93 rue du Port pour la représentation d’un drame vénitien en trois actes « Le gondolier de la mort » avec participation d’Eugène Polert (Nouvelliste du Morbihan du 29 janvier). En décembre 1908 parait pour les fêtes de Noël, un journal littéraire et artistique sous la direction du poète lorientais

Fêtes et Concours de poésie
Eugène Polert est un poète reconnu par le quotidien local qui : le recommande particulièrement à ses lecteurs » lors de parution d’un récit en vers « Les paroles du mendiant », vendu 15 centimes chez les libraires et vendeurs de journaux. (Nouvelliste du Morbihan du 16 octobre 1906)

Eugène Polert publiciste rue Victor Massé ouvre un concours de chansons, romances et monologues (Nouvelliste du Morbihan du 3 septembre 1907) et le 27 octobre 1907, lance un concours de poésie. Les poèmes d’une longueur maximum de 70 vers sont à envoyer à son domicile avec pour date limite des inscriptions le 15 novembre - le droit de participation au concours est fixé à 50 centimes ; la prime au meilleur poète est de 5 francs. Le 18 octobre 1908, un concours identique est réservé aux jeunes auteurs bretons. Une kermesse de bienfaisance est organisée par la Chorale lorientaise à Keroman-Plage ; sur l’estrade, la société La Cigale présente une fantaisie comique d’Eugène Polert (Nouvelliste du Morbihan du 22 septembre 1908). Pour les arbres de Noël organisés par la Société d’instruction à la  Salle des fêtes, Eugène Polert déclame une de ses nouvelles compositions : « Matelot » (Nouvelliste du Morbihan du 24 décembre 1907 et du 24 décembre 1908). La société artistique lorientaise La Cigale se produit le lundi 15 février 1909 à Quimperlé « avec ses meilleurs artistes » dans une comédie en un acte de Georges Courteline « Le gendarme est sans pitié » créée le 27 janvier 1899 au théâtre Antoine. Eugène Polert joue le rôle de Calpin (Nouvelliste du Morbihan du jeudi 11 février 1909). carte postale agrémentée d’une lorientaise avec sa coiffe avec un poème de Polert intitulé « Vers à la Payse » est vendue 10 centimes chez l’auteur éditeur (Nouvelliste du Morbihan du août 1908). Après le 11 février 1909, plus aucune parution du poète figure dans Le Nouvelliste du Morbihan.

Ses poèmes sont appréciés hors Bretagne
En mai 1907, le dernier grand recueil populaire de chansons, édité par la maison Tagand de Lyon, publie d’Eugène Polert une poésie à dire « Les paroles du mendiant » et une chanson nouvelle « La marche humanitaire ». Ces deux compositions sont interprétées dans un music hall de Lyon. (Nouvelliste du Morbihan du 9 mai 1907). Cette chanson adaptée sur un air connu des plus entrainants  primée au concours de la Muse Lyonnaise et publiée par la maison d’édition de chansons Simonet de Saint-Amand-Montrond (Cher), est vendue au prix de 5 centimes (Nouvelliste du Morbihan du 18 juin 1908).

Notre jeune poète obtient la prime unique donnée par le journal parisien Mon Dimanche au concours littéraire hebdomadaire ; la poésie primée est publiée par le journal (Nouvelliste du Morbihan du 29 septembre 1908).

En 1911, il produit quelques poésies et articles pour le journal politique parisien La Lanterne (1877-1938) d’Henri Rochefort. Citons dans « Le Supplément Littéraire » du journal le 20 mai trois strophes intitulées consacrée à une jeune fille : « Petite brune » et surtout le 25 mai cette « Chanson d’aurore » à la gloire du paysan qui correspond à l’orientation politique et sociale de cette revue :

Chanson d’aurore
L’aube, déjà s’allume à l’orient. La terre
S’éveille, et la forêt chante ses premiers chants
Debout, ô Paysan ! Retourne vers tes champs
Pour y semer le pain futur du prolétaire

Ton geste grave, enveloppé de clair soleil,
Doit jeter aux sillons la féconde semence.
Allons debout ! Descends la plaine et recommence
Ton labeur, les yeux lourds encore de sommeil

Oh ! Paysan ta tâche est dure, la récolte
Est souvent maigre, et c’est misère dans la maison.
Pourtant, les vents mauvais, soufflant de l’horizon,
N’apporte pas dans ton cœur beaucoup de révolte

Et tu reprends ta tâche auguste au petit jour,
La graine sous tes doigts viriles  s’échappe drue,
Près de tes bœufs poussant la herse ou la charrue,
Tu marches sans la paix sereine du labour.

O sacrifice, austère et calme, que ta vie !
Au milieu des sanglotes de ce siècle agité,
Ton âme se résigne à l’humble pauvreté,
Et c’est le sol que ton travaille glorifie.

Paysan, le soleil se lève solennel.
Retourne vers tes champs, l’air libre est ton domaine.
Que ta main, reprenne sa vieille sa vieille tâche humaine
Sème le pain des gueux vers le peuple éternel !

Eugène Polert poétise l’actualité
Le naufrage du Coat-Coal
Le 15 septembre 1906, le Coat-Coal[10] quitte Lorient pour Newport (Pays de Galles) avec un chargement de poteaux de mine. Lors d’une tempête au large de la pointe de Corsen (Finistère) le vapeur sombre avec 13 hommes d’équipage ; après avoir passé 33 heures, le second, seul survivant, est secouru par un cargo norvégien. Le samedi 24 novembre Eugène Polert fait paraitre dans Le Nouvelliste un poème dramatique « Le Naufrage du Coat-Coal » vendu au profit des victimes des dernières tempêtes ayant frappé les chalutiers morbihannais. (NM du 4 octobre et du 22 novembre 1906).

La catastrophe de Courrières le samedi 10 mars 1906 est la plus importante catastrophe minière de tous les temps en Europe. Elle a lieu, entre Courrières et Lens et fait officiellement 1 099 morts. Le 15 octobre 1907 Une tombola de bienfaisance est ouverte à Lorient pour venir en aide aux mineurs du Nord ; Polert offre au souscripteur une poésie intitulée : « L’ouvrier, Les mineurs de Courrières ».

Un tremblement de terre survient à 5 h 20 le 28 décembre 1908 dans le détroit de Messine et touche le nord-est de la Sicile et la pointe sud-ouest de la Calabre. La secousse d'une durée de 30 à 40 secondes est suivie d'un tsunami qui détruit les villes de Messine, Reggio de Calabre et Palmir. La catastrophe fait de 75 000 à 200 000 morts selon les estimations. Une grande soirée de gala est organisée au théâtre le lundi 1er février 1909 au profit des sinistrés italiens. Les Lorientais assistent nombreux à cette fête de bienfaisance. A 20 h 30 le théâtre est comble. Une vibrante Marseillaise et l’hymne italien sont joués par l’orchestre ; la recette de la fête s’élève à 1 257 francs dont rien que pour le théâtre à 983 francs. Une belle poésie « Pour Messine » du poète lorientais est vendue au profit des sinistrés. (NM samedi/dimanche 31 janvier 1909).

En septembre 1908, pour les cinquante ans de la mort du poète Auguste Brizeux[11], un comité lorientais, présidé par le directeur du Clocher Breton André Degoul et le trésorier Auguste Nayel, lance une souscription (Eugène Polert donne 2 francs) pour financer un monument à la mémoire du barde breton : à Arzano, à proximité du pont de Kerlou ou Kerlo à 3,4 km du village, sur la route de Plouay. Le lundi 19 octobre 1908, est inaugurée devant une foule nombreuse ou domine les costumes bretons, une imposante stèle en granit de Kersanton[12] avec médaillon du barde breton conçu par le sculpteur lorientais Auguste Nayel. Plusieurs orateurs interviennent dont notamment par des discours et poèmes en breton de Botrel et de Loeiz Herrieu[13]. Après le banquet donné à l’hôtel Brizeux à Arzano, suivi d’un concert, Eugène Polert récite sa poésie « Le matelot ». Ce poème est paru dans Le Nouvelliste du Morbihan du 24 décembre 1907 et dans Le Clocher Breton en février 1908.

Le poète burlesque
Le 10 mars 1908, un article du Nouvellistes du Morbihan intitulé : « On mouille le lait  à Lorient » fait réagir dans l’humour notre poète. L’histoire : en février 1908, un commissaire de police prélève pour analyse des échantillons de lait chez plusieurs marchands. Quatre prélèvements ayant été écrémés et mouillés dans des proportions anormales, des poursuites sont dirigés contre des fraudeurs. Ces derniers ignorant que ce lait était défectueux présentèrent comme excuse le fait d’avoir ajouté de l’eau car n’ayant pas assez de lait pour satisfaire leur clientèle ; ils sont condamnés à 50 et 200 francs d’amende. Sur ce sujet Polert donne cet amusant poème fantaisiste intitulé :

La complainte des vaches autour de Lorient
Beûh !... avec un air lamentable
Ecoutez au fond de l’étable
Mugir les vaches longuement
Elles disent Beûh !... quel tourment !

« Va falloir maintenant sans doute
Donnez du lait coute que coute
A remplir, chaque heure,  un tonneau !
Beûh ! L’on défend d’arroser d’eau

Le lait sorti de nos mamelles…
Va falloir remplir cent gamelles
A la minute, ou bien  si non,
On ne pourra plus, non de non

Fournir à toutes les marchandes
Beûh !... de la prison des amendes
A ceuss qui baptisent leur lait.
Comme déveine c’est complet !

Alors c’est nous les pauvres vaches
Qui devront faire sans relâche
Du lait misère en vérité
Pour le droit et pour l’équité

Une rumeur déjà s’élève :
« Beûh ! »  mugit-on de tout côté
Et l’on nous jure en vérité
Qu’à la grande unanimité
Les vaches vont se mettre en grève

Ces vers délirants, sont bien loin de ce court poème romantique de la même année, le 17 mai, publié sous le titre de « Femmes aux grâces ingénues »

Conseil

Femmes aux grâces ingénues,
Ne jouez pas avec nos cœurs :
Car nos cœurs sont de molles fleurs
Aux fragilités bien connues

Car s’éparpillant vers les nuées
En d’éphémères tourbillons
Quand les frôlent vos doigts si blonds
Ces fleurs, trop tôt, sont devenues

Des papillons ..

Pour revenir à cette veine humoristique rappelons les paroles de sa chanson sur les gars de l’arsenal en 1904 intitulé « L’ouvrier du port ».  Se chantant sur l’air de « Auprès de ma blonde » elle devint populaire dans les foyers lorientais de sa création aux années cinquante ; mais pour certains lorientais son côté moqueur ne fut guère apprécié. Ainsi, par réaction, un auteur anonyme fait  parait dans le journal local du soir du 5 septembre1912[14], des vers beaucoup plus sociaux et critiques envers l’État patron intitulé : « Les marins du port »…. Toujours sur l’air de « Auprès de ma blonde ». comparons ces deux versions l’une concernant les ouvriers l’autre les marins de la Marine nationale

En 1904 par Polert « L’ouvrier du Port »                    En réponse  : « Les marins du Port » (Le Nouvelliste du Morbihan du 5 septembre 1912)                         

Refrain                                                                        Refrain
Avec ma gamelle,                                                        Pour les marins d’port
À petit pas, petit pas                                                    Pas d’pitié, d’pitié, d’pitié,
Avec ma gamelle                                                         Pour les marins d’port
Au port je m’en vas                                                      Pas d’heure pour s’en aller.

Dormir tout’ la journée                                                 Malgré la petite journée,
Le soir dormir encor, (bis)                                            La notre est longue encore,
Voilà la destinée                                                          Et bien souvent l’entrée
De l’ouvrier du port                                                      À lieu avant l’aurore.

Et tout le long d’la route,                                              Trois francs pour la journée,
Ousque j’trouve des amis, (bis)                                    Et la vie est bien chère
J’m’arrêt’ pour boire une goutte,                                   Voilà notre destinée
Un p’tit mèlé-cassis                                                      Le sort est bien amer.

Et tout le long d’la route,                                              Manœuvre les bateaux,
Ousque j’trouve des amis, (bis)                                   C’est là mon métier
J’m’arrêt’ pour boire une goutte,                                  Pourquoi entrer sitôt
Un p’tit mèlé-cassis                                                      Et ne pas travailler.     

Enfin ! V’là l’arsen… le,                                                Les heures supplémentaires,
Avec ses tas d’bateaux ;                                              Qui nous sont imposées,
Les cuirassés sur cale                                                 Et point d’crédit salaire
N’s’rnt pas lancés d’sitôt.                                             Qui permet de payer.

Nous ne voulons plus faire                                           Aucune récompense,
Des engins meurtriers,                                                 Ne nous est accordée,
Car tous les homm’s sont frères                                  Bien souvent le dimanche
Et doiv’nt  se reposer                                                   Nous venons travailler.

Moi z’et mon contre-maître                                          Sept jours de permissions,
Dans un coin de l’atelier,(bis)                                       Accordés dans l’année,
Nous savons bien nous mettre                                     Dans notre Direction,
Pour s’y manillonner.                                                    Ce chiffre est limité.

Le plus souvent, en somme,                                         Enfin voilà qu’approche
Afin de passer le temps…                                             L’dernier jour de l’année
Je ronfle un petit somme                                               Soyons tous sans reproches
Et j’rêve à M’sieu Pelletan.                                            Et nous devrons gagner

Y’a un de nos camarades
Qui vend du p’tit vin doux (bis)
Un aut’ vend d’la salade
L’troisièm’ rase pour deux sous

Quéq’fois pour me distrair
Par un tout petit labeur (bis)                                                
J’répar’ la tabatière
Et  l’cadran de ma belle-sœur
 
C’est comm’çà tout’ la semaine
Le dimanche excepté (bis)
Que j’gagn’ la pay’ prochaine
Et que j’s’rai retraité
 
Tout d’même ! voilà qu’approche
L’heure de la liberté (bis)
Oui, v’là l’heur’ de la cloche :
Il est temps de m’trotter

Et tout le long d’la rout
Ousque j’trouve des amis, (bis)
J’m’arrêt’ pour boire une goutt
Un p’tit mèlé-cassis                                                      .

Les poèmes d’Eugène Polert édités dans Le Clocher Breton :
1906 : « À mon pays » (mars), « Le vieux chemin » (mai) - simple romance mise en musique par Marcel Legay, « Le vœu de Le Gall » (28 mai), « Lettre d’amour » (juin), « Je m’étais accordé » (septembre), « Les paroles du Mendiant » (16 octobre 1906)  imprimé chez l’éditeur nantais Buffétrille, « Le naufrage du Coat-Coll, (22 novembre 1906) « Chanson d’automne » et « La Chanson des Gas en-allés » (décembre)
1907 : Le 9 mai « Paroles d’un mendiant » et « La marche humanitaire » et « Mélancolia » en novembre.
1908 : « Matelot [15]» (février), « Quand les matelots sont partis » (mai), « Vers à la Payse » (août)
1909 : « L’heure d’Adieu » : le numéro de septembre consacre un long article intitulé suite au décès le 30 juillet 1909 à l’âge de 86 ans de Madame Ernest Hello, connue en littérature sous le nom de Jean Lander.
1912 (Angers mars 1911) : « Des fleurs et des larmes », son dernier poème parut en janvier 1912.

Dans son premier numéro de Juillet 1893 Le Clocher Breton précise sa mission, son programme : Ce que nous voulons surtout c’est réunir tous les écrivains, tous les poètes de Bretagne. Nos portes leur seront ouvertes toutes grandes. Nous leur adressons le plus pressant appel. Qu’ils accourent tous en souvenir de la terre natale…


[1] Le Clocher Breton est une revue littéraire mensuelle et bilingue - Kloc'hdi Breiz en breton - créé à Lorient en juillet 1895 par la poétesse Florentine Monier (Madeleine Desroseaux son pseudonyme en littérature) et son mari André Degoul (Renan Saib son pseudonyme) qui en furent directeurs. Les bureaux étaient au 95 rue Belle-Fontaine. A partir de 1914 la revue a des difficultés à poursuivre ses activités, un grand nombre de ses contributeurs étant mobilisés au front. La dernière revue numérotée 242 parait en août 1915.

[2] Le Petit Courrier organe de « l'Appel au peuple » pour le département de Maine-et-Loire  paru du 10 juin 1883 au 10 août 1944.

[3] Dans « L’Ouest Eclair » de Rennes annonçant sa mort

[4] Le Port Gaston Emmanuel Classe 1903, Matricule 900. Son décès le 4 septembre 1911 à Baud est relaté dans Le Progrès du Morbihan du 9 septembre 1911 et Le Nouvelliste du Morbihan  des 7 et 10 septembre 1911.

[5] Pour preuve, en novembre 1907 parait dans cette revue son poème au titre, oh combien évocateur,  « Mélancolia »

[6] La revue mensuelle « La Bonne Chanson » était en 1907, dirigée par Théodore Botrel. Son but : "Pour l'Idéal, le Peuple et la Patrie...par la Bonne Chanson!". Cette revue fut tirée à 50.000 exemplaires.

[7] Marcel Legay (1851-1915). Chansonnier, chantant ses chansons dans les rues, s'accompagnant à l'harmonium, vendant ses œuvres en petits formats. Il fut membre de la première équipe du Chat Noir avant de fonder son propre établissement, la Franche Lippée. Bon musicien, il mit plusieurs poèmes de Coppée, Richepin, Daudet, Louise Michel… et de notre Lorientais.

[8] André Marie de Chénier, dit André Chénier, poète et journaliste français né le 30 octobre 1762 à Constantinople et mort guillotiné à Paris le 7 Thermidor de l'an II (25 juillet 1794), à 31 ans.

[9] NM = Le Nouvelliste du Morbihan.

[10] En 1893, le Coat-Coal, de l’armement François Le Bris, fut le premier vapeur charbonnier lorientais conçu pour accoster au quai du bassin à flot. 

[11] Eugène Brizeux : Lorient 12 septembre 1803 - Montpellier 3 mai 1858,

[12] Tire son nom du hameau de Kersanton (commune de Loperhet) situé à proximité de la rade de Brest, à environ 15 km au sud-est de la ville de Brest.

[13] Loeiz Herrieu, ou Louis Henrio (Lanester 1879-Auray 1953) comme orthographié à l'état civil, un écrivain en breton vannetais. On le surnommait Er Barh Labourér. Fils de cultivateur, le vannetais était sa langue maternelle.

[14] Dans la même veine sociale et revendicative fut composée en 1901 par un ouvrier de l’arsenal de Toulon une chanson intitulée « La Marseillaise des Ouvriers du Port ».

[15] « Matelot » parait aussi dans le journal  L’Arvor le 16 octobre 1907 lors d’un concours de poésie

 

Sources :
- Le Nouvelliste du Morbihan
- Le Clocher Breton
- Le Petit Courrier d’Angers
- Archives municipales de Lorient

Remerciements à Patrick Bolet et  Monique Toulminet.

Mai 2021

Texte et recherches de Pierre Mayol

© 2018 - Site officiel des Archives et du patrimoine de la Ville de Lorient

Retour en haut