Stosskopf Jacques


Jacques Stosskopf (1898-1944)
Ingénieur à l'arsenal de Lorient
Résistant mort en déportation

Jacques Camille Louis Stosskopf est né à Paris le 27 novembre 1898. Son père Albert Stosskopf (1860-1928) est un employé de banque né à Paris et sa mère Jeanne Martin (1873-1959) est née à Reims. Mariés en 1893, ils ont trois enfants, Robert né en 1896, Jacques et Jeanne née en 1911.

À cinq ans, Jacques commence le violon et prend des cours avec mademoiselle Meyer dès 1914. Jacques effectue ses études primaires et secondaires au collège Rollin où il reçoit régulièrement le prix d'excellence et de nombreux autres prix. En classe de mathématiques supérieure, ses études sont interrompues par son incorporation en avril 1917 au 22e régiment d'artillerie. Il entre au service comme aspirant d’artillerie. En avril 1918, il est affecté à l'état-major du 3e groupe du 133e régiment d'artillerie lourde et nommé sous-lieutenant le 15 septembre 1918. Le 11 novembre 1918, il fête la victoire au sein du 417e RAL. Il se voit attribuer à l’issu de la Première Guerre mondiale, la Croix de guerre. En septembre 1919, il demande à être affecté au 155e régiment d'artillerie à pied à Strasbourg. En février 1920, il est détaché au collège Rollin afin de préparer le concours d'entrée à l'École polytechnique où il termine 5e. Il intègre l’école polytechnique le 11 octobre 1920. 23e de sa promotion, il en sort le 1er août 1922 pour deux mois de stage au 155e d'artillerie. Optant pour une carrière dans le génie maritime, il intègre l'école d'application du Génie maritime du 1er octobre 1922 à 26 novembre 1924.

De 1924 à 1928, il travaille à Cherbourg sur la construction et la mise au point des premiers torpilleurs de 1 455 tonnes. Le 21 décembre 1928, il devient l'adjoint de la section des petits bâtiments sous la direction de l'ingénieur en chef Antoine à Paris.

Décoré de la croix de chevalier de la Légion d'honneur le 9 juillet 1930, il se marie avec Marianne Hemmerlé, originaire de Schiltigheim, le 2 juin 1931. Après son mariage, installés à Paris rue du Faubourg Poissonnière, il forme un trio à cordes avec deux camarades de promotion. Le couple donne naissance à François le 17 avril 1932 et à Élisabeth le 11 novembre 1934.
Le 11 septembre 1936, il prend la direction de la circonscription de Nantes du service de surveillance des travaux et des fabrications. Le 2 août 1937, il obtient le grade d'ingénieur en chef de deuxième classe. En début d'année 1939, il se voit attribuer la croix d'officier de la légion d'honneur.

Latiniste, il possède de très bonnes connaissances en astronomie, en mycologie et en botanique. Doté d'une très grande mémoire visuelle, il est capable de fournir de très grandes précisions descriptives. Dans la famille de son épouse, il se disait de lui que sa modestie était aussi grande que sa brillante intelligence. Ce brillant polytechnicien, est nommé chef de la section des constructions neuves à l’arsenal de Lorient et y arrive le 2 octobre 1939. La famille emménage dans le quartier de Kerentrech au 7 impasse Saint-Christophe. Dès le 15 novembre suivant, il est promu ingénieur en chef de première classe du génie maritime. Le 23 septembre 1942, il est promu sous-directeur de l'arsenal.

À la fin de l'année 1939, les parents et les deux frères de son épouse quittent Strasbourg pour Lorient. Si chaque jour, Jacques se rend à pied à l'arsenal, le dimanche, il reste en famille : messe, promenade à vélo le long du Scorff, lecture à haute voix pour les enfants, soirées musicales avec des amis... Pour ses déplacements, la famille ne possède pas de voiture. Elle utilise donc la marche, le vélo et le train.

Au début du conflit de la Seconde Guerre mondiale, il contribue à la mise au point du système de dragage des mines magnétiques allemandes. Par ses origines alsaciennes, il parle couramment l’allemand et gagne ainsi la confiance de l’occupant. Dès l’arrivée des premiers sous-marins allemands, il ne cesse d’inspecter les quais de l’arsenal sous prétexte d’encadrer au plus près le travail de ses ouvriers. Autoritaire, à l'aspect strict et froid, il est rapidement considéré par le personnel de l'arsenal comme un collaborateur vérifiant scrupuleusement toutes les tâches confiées aux ouvriers français par les Allemands.

Les officiers de la Kriegsmarine s'habituent à la présence de l'ingénieur autour des alvéoles et des bassins, et lorsque la base de de sous-marins de Keroman devient opérationnelle à la fin de l'année 1941, ses relations privilégiées avec l'état-major ennemi, lui permettent d'être l'un des rares français à pouvoir y pénétrer.

À l'automne 1942, il est chargé par les Allemands d'organiser le service du travail obligatoire (STO) en Allemagne pour le personnel de l'arsenal maritime. Arguant qu'envoyer trop d'ouvriers nuirait à la marine allemande basée à Lorient, Stosskopf faisant traîner l'envoi d'homme, réussit à convaincre un temps l'occupant de ne pas y envoyer 600 ouvriers. De 498, il réduit le nombre à 246. Mais les Lorientais ne voient aucun acte de résistance en lui, il ne voit qu'un homme qui applique les consignes de Vichy. À la gare de Lorient, le 24 octobre 1942, les ouvriers insultent autant les Allemands que des Français : Laval au poteau, À bas les boches, À mort Stosskopf. Homme de discrétion pour protéger les siens, ils ne montrent rien en public ou en famille de ses activités de résistance. Avec deux autres ingénieurs parlant allemand, il est désigné pour accompagner le convoi de 236 hommes (10 manquent à l'appel) jusqu'à Wesermünde en Allemagne où il en profite pour récolter des renseignements. Parti pour une semaine, il ne revient à Lorient que quinze jours plus tard. Après une halte chez ses beaux-parents à Schiltigheim, il se rend à Vichy, sûrement pour transmettre les renseignements recueillis.

Lors des bombardements, il confie la protection de la maison familiale à sa femme et à son fils de onze ans pendant qu'il intervient pour protéger les maisons de ses voisins absents. Après l'évacuation de la ville de Lorient, ordonnée le 3 février 1943, avec son épouse, il s'installe à Rosporden jusqu'à ce qu'elle trouve en octobre 1943, un appartement sur Quimper où la famille pourra enfin être réunies. Les enfants ont été confiés à Andrée, une tante de Marianne. Dès Rosporden commence pour lui, les déplacements en train quotidiens avec au début Marianne qui est autorisée à l'accompagner sur Lorient pour lui préparer le repas du midi..

Le 6 mars 1943, Jacques Stosskopf est légèrement blessé à la tête lors d'un bombardement sur l'arsenal de Lorient qui fait sept morts. Il n'hésite pas à confier aux ouvriers des tâches qui n'auront aucune utilité pour l'occupant. Le 14 juillet 1943, Stosskopf obtient l'autorisation des autorités allemandes d'organiser dans l'enceinte de l'arsenal une cérémonie aux couleurs à la condition qu'elle soit discrète. De plus, il s'arrange pour envoyer sur le chantier de Concarneau puis sur celui de Bénodet de jeunes hommes qui échappent ainsi au STO. Tout comme, il réussit à faire travailler une partie des ouvriers des travaux maritimes de l'arsenal, sous encadrement français, à la base de Keroman, dans un service qui jouxte les alvéoles des sous-mains. Cette idée permet à Henry Giraud de continuer à lui fournir des renseignements sur les sous-marins et à Stosskopf de s'y rendre pour des tournées " d'inspection ".

Jacques est recruté par le service de renseignement de la Marine française, qui deviendra le réseau de résistance Kléber. Dès 1940, il fournit des informations au commandant Trautmann à Vichy qui le pousse à se rapprocher des Allemands. À compter du 6 janvier 1941, il profite des réunions mensuelles d'ingénieurs, mises en place à Vichy, pour faire le point sur la zone occupée et transmettre toute information au chef du secteur Nord du 2e bureau constitué par l'État-major de la Marine à Vichy dès juillet 1940 : le commandant Trautmann puis à son successeur jusqu'à l'occupation de la zone libre en novembre 1942. Il est également en contact avec l'amiral Auphan, chef d'État-major des forces maritimes de l'amiral Darlan. Ses renseignements précieux sont transmis à l'ambassade américaine (service de l'amiral Leahy). Pour Lorient, il tient à jour un tableau des mouvements des sous-marins allemands grâce à ses observations, à sa consultation de documents comme le linge traité par les blanchisseries. À chaque rencontre, il peut réciter son tableau parqueur. Ses renseignements sont reconstitués sur papier. Il transmet également des plans, des schémas et des renseignements techniques. Il fournit des informations sur les travaux en cours notamment dans l’arsenal maritime de Lorient et sur la construction de la base de sous-marins. Seul sa secrétaire et quelques autres personnes acquises à la cause sont dans la confidence de ses actions.

Fin 1942 ou début 1943, à l’insu de ses proches, il est contacté par Joël Le Moigne du réseau Alliance, relié à l’Intelligence Service britannique. Comme d'autres agents du réseau, Le Moigne travaille dès 1941 dans une section du 2e bureau. Aussi, il est possible que les Anglais aient déjà auparavant eu connaissance des renseignements fournis par l'ingénieur en chef. Grâce à son ausweis permanent, il va dès lors fournir au réseau, grâce également à quelques coopérateurs mis dans le secret, des informations détaillées sur les sous-marins allemands engagés dans la Bataille de l’Atlantique. Durant quatre années, il a observé les sous-marins à quai ou qui passent dans la rade de Lorient, les réparations nécessaires, relevé les insignes peints (croix de fer, as de pique, poissons et sirènes, bovidés hilares d'une célèbre marque de fromage...) ainsi que les fanions de victoire qui permettent une identification précise des sous-marins de l’occupant. Il continue donc à tenir quotidiennement à jour son tableau du mouvement de ces U-Boote.

Doté d’une prodigieuse mémoire, il enregistre toutes ces informations et les rapporte directement sans papiers, deux à trois fois par mois, lors de ses rendez-vous avec le réseau Alliance.

Il est arrêté par le SD (Gestapo) le 21 février 1944 dans le cadre d’une vaste opération qui démantèle le réseau Alliance en Bretagne. L'ingénier Perrais, sur les conseils de l'ingénieur mécanicien Le Puth, se rend sur Quimper dès le lendemain pour prévenir son épouse et pour détruire, le cas échéant, tout document qui pourrait être compromettant. Lors de la perquisition allemande du 23 au soir, rien d'important n'est trouvé dans le domicile familial. Si les documents de l'appartement de Quimper ont été brûlé le 22 février pour empêcher que la Gestapo s'en empare, en 1946, son fils François Stosskopf trouve une enveloppe dans un meuble resté à Rosporden et déménagé alors à Schiltigheim. L'enveloppe contient une trentaine de documents relatifs aux sous-marins entre 1941 et 1942 : des notes et croquis de la main de Jacques Stosskopf et quelques-uns d'agents ou d'ingénieurs au courant de l'activité de renseignement du sous-directeur.

Jacques est incarcéré à la prison de Vannes pour environ un mois puis il est envoyé à celle de Rennes. Le 1er juin, madame Stosskopf qui a reçu le 29 févier de Vannes et le 19 avril de Rennes des lettres de son époux, informe les autorités militaires que son mari pourrait être transféré sur Compiègne.

Il est apparemment déjà transféré à Compiègne (où à Fresnes) pour d'être dirigé au camp de sûreté (Sicherungslager) de Schirmeck dans les Vosges où il intègre la baraque n°10 avec 140 membres du réseau Alliance. Ces membres arrivent par trois vagues : avril pour ceux du secteur d'Autun et de La Rochelle, mai pour ceux de Paris, Bretagne et du Nord et fin juin pour le secteur méditerranéen. Jacques est le doyen du baraquement dont les douze fenêtres sont grillagées de fil de fer barbelé. Les détenus ont interdiction de sortir du baraquement qui outre les deux dortoirs situés au bout du couloir central (couchettes sur trois étages pour 72 détenus au total), est équipé d'un côté du couloir d'un réfectoire et de l'autre de lavabos avec trois robinets coulent sur une planche qui supporte des cuvettes de zinc et dans un coin les tinettes pour les ablutions.
Les internés s'organisent. Le matin, un prêtre et un pasteur se partagent un temps de méditation. Puis un cours de physique est donné par le colonel Labat, un cours de mathématiques par Jean Raison, un cours d'anglais par le docteur Perrot et un cours de littérature. L'après-midi, chacun son tour, est organisée une conférence sur le sujet de son choix. Après le repas du soir, place à des réunions politiques plénière. Les notes de ses réunions cachées dans une bouteille sous le plancher ont été retrouvées à la libération. Le dimanche, il y avait régulièrement théâtre.

Puis, le 1er septembre au soir, avec 107 compagnons du réseau, il est amené par camionnette au camp de concentration de Natzwiller-Struthof en Alsace, à peine à huit kilomètres de Schirmeck (deux kilomètres à vol d'oiseau). Le véhicule, par une route en lacet à fleur de montagne et à travers des bois de sapins en corniche, les emmène par groupe de 12 personnes et revient toutes les deux heures charger un autre groupe. Féru de marche et de nature, adepte des randonnées en montagne, en avril 1936, c'est en famille et en train jusqu'à la gare de Schirmeck qu'il vient pour une excursion à pied au Struthof.

Comme ses compagnons et compagnonnes, Jacques Stosskopf est exécuté au Natzwiller-Struthof dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944 d’une balle dans la nuque. Les exécutions semblent avoir eu lieu dans un local fermé et des détenus de plusieurs baraquement entendent nettement les bruits assourdis de coups de feu, tirés dans la nuit. Gehrum, l'ancien chef de l'AST III de Strasbourg, responsable de l'exécution des ordres venant de Berlin déclare " [...] que toutes avaient été tuées au Struthof d'une balle dans la nuque et brûlées par la suite au four crématoire, travail qui a duré en tout deux jours [...]. Les habitants de la vallée et des éléments de reconnaissance des Alliés ont vu la fumée pendant plusieurs jours après le massacre.

À son arrestation, les employés de l'arsenal sont incrédules tant l'homme semblait montrer énormément de zèle et maintenait un contact permanent avec l'occupant tout en ayant toujours refusé de le saluer. Dès le 28 août 1944, un rapport du capitaine de vaisseau Le Floch, alors nouveau chef de l'arrondissement maritime de Lorient, rend compte de son rôle important dans la résistance alors que les services de la sécurité navale de Londres faisaient état d'un homme douteux.

Ce n’est qu’en 1945 que sa famille, évacuée à Quimper, est informée de son sort. Jacques Stosskopf est élevé au grade de Commandeur de la Légion d’honneur par le général de Gaulle en octobre 1945.

En hommage, la base de sous-marins de Keroman, reçoit le 6 juillet 1946, le nom de Base de sous-marins Ingénieur général Jacques Stosskopf. Le 31 octobre 1959, la Ville de Lorient lui rend un nouvel hommage en donnant son nom à une rue. Le 21 février 1994, la Marine nationale organise, en présence de ses deux enfants et de ses petits-enfants, une cérémonie commémorative pour le 50e anniversaire de son arrestation. La cérémonie commence à 16h00, heure de l'arrestation 50 ans plus tôt.

En 2015, l’espace entre K I et K II est dénommé terre-plein Jacques Stosskopf avant d'être rebaptisé terre-plein du sous-marin Flore.

Le portrait de Jacques Stosskopf est un portrait encadré qui a été longtemps accroché au mur, dans le bureau de l’ingénieur chargé des sous-marins à la base de Keroman. En 1997, il est rapatrié dans le bureau de l’ingénieur chargé des réparations dans l’arsenal. Chaque ingénieur a eu à cœur de le transmettre à son successeur. Au dos du cadre, est inscrit : Les Ingénieurs chargés de la BASE des sous-marins de Keroman – Hommage au premier d’entre eux. L’Ingénieur en Chef de l’Armement Jacques STOSSKOPF (1898 – 1944).

Source :
Archives de Lorient
Service historique de la Défense
Livre Jacques Camille Louis Stosskopf 1898-1944 de François Stosskopf et Élisabeth Meysembourg-Stosskopf, 2000

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