Gardinier Pierre


Pierre Gardinier (1894-1940)
Militaire
Chevalier de la Légion d'honneur

« Est tombé glorieusement au combat des Cinq-Chemins pour sauver l’honneur de la place de Lorient. »

Le 21 juin 1940, le capitaine Pierre Gardinier, attaché à l’État-Major de la Préfecture maritime de Lorient est tué à l’âge de 46 ans, lors d’un violent engagement aux Cinq-Chemins de Guidel (Morbihan), contre les troupes allemandes qui s’apprêtent à envahir la ville de Lorient.

En juin 1940, c’est la débâcle !
La population lorientaise est inquiète car l’ennemi progresse rapidement en Bretagne. Le 18 juin, un bruit insistant rapporté par Le Petit Lorientais[1] se répand rapidement « qu’il fallait évacuer la ville au plus vite, que les Allemands allaient surgir d’un moment à l’autre. En quelques minutes les rues connaissent une animation inconcevable : des mères avaient en hâte bâclé des baluchons et entraînaient vers on ne sait quelle destination leurs enfants qui pleuraient ! Des autos particulières, chargées à craquer, s’en furent sur les routes, dans toutes les directions, jetant sur leur passage une émotion exagérée… » Le vice-amiral Hervé de Penfentenyo de Kervéréguin (1879-1970), préfet maritime de Lorient, tente de rassurer la population mais ce même jour, il décide la destruction des stocks de munitions et des cuves à mazout du port de pêche et du Priatec à Lanester.  Dans la nuit du 18 au 19 juin, l’amiral est sommé[2] d’organiser la défense « Défendez Lorient coûte que coûte » et constitue aussitôt un barrage de fortune « pour l’honneur » aux Cinq-Chemins de Guidel afin de ralentir la progression des forces allemandes. Le 19 juin, le tragique naufrage, du chalutier Tanche[3] qui saute sur une mine magnétique dans les coureaux de Groix engloutissant ses passagers fuyant l’avancée des troupes hitlériennes endeuille la cité de plus en plus angoissée.

Les Cinq-Chemins
Le matin du 21 juin, la première colonne motorisée allemande se présente devant la barricade érigée aux Cinq-Chemins. Un message signé de l’amiral est remis à l’ennemi : « Le gouvernement a donné l’ordre de défendre les ports de guerre. Cet ordre sera exécuté. »
Face à la détermination du détachement français et malgré la présence du vice-amiral accompagné de son état-major et présent aux avant-postes, les mitrailleuses allemandes entrent en action et en quelques heures balayent le terrain. Lors de ce bref et meurtrier échange, l’amiral n’est pas atteint mais six hommes[4] sont mortellement touchés dont le capitaine Gardinier qui tombe mortellement touché à ses côtés « frappé de six balles de mitrailleuse dans la poitrine. » Profondément choqué et émotionné l’amiral le décore « de sa propre croix - de la Légion d’honneur - avant qu’il meure.[5] »

Un brillant officier de réserve
Pierre, Lucien, Philippe Gardinier est né le 4 juin 1894 à Eu (Seine-Maritime), de Raoul, Pierre, Théophile Gardinier, directeur de l’école communale des garçons, âgé de trente-trois ans et de Régina, Léontine Leguet, âgée de trente ans. Cet excellent élève est reçu en 1913 au concours d’entrée de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Il est mobilisé lors de la Première Guerre mondiale et part au front avec le 146e régiment d’infanterie avant de servir au 148e. Après les meurtriers engagements de 1914, le régiment embarque l’année suivante pour Salonique afin de soutenir nos alliés Serbes. Le 8 décembre 1915, « le sous-lieutenant Gardinier, envoyé sur Gabres (Serbie), avec 20 hommes pour recueillir des renseignements sur les forces adverses, était blessé et perdait quelques hommes sans avoir pu remplir sa mission.[6] » Malgré l’échec de cette reconnaissance, il est cité à l’ordre de la brigade avec l’obtention de la Croix de guerre avec étoile de bronze : « Officier d’un sang-froid et d’un courage admirables.  Chargé d’une reconnaissance très délicate et périlleuse, s’en est acquitté parfaitement en faisant preuve d’habilité et de bravoure bien qu’ayant eu la cuisse traversée par une balle a continué à donner les ordres jusqu’au moment où il eut passé le commandement à un sergent. » De retour en France, il rejoint en juillet 1917, l’État-Major de la 11e région militaire à Nantes. Le 31 août 1919, il est démobilisé et reprend ses études « rue d’Ulm. » Professeur agrégé de philosophie, il exerce au lycée des garçons à Brest (Finistère). Le 8 février 1929, il épouse à Brest : Marguerite, Jeanne, Marie Keryvel[7] qui lui donne l’année suivante, une fille prénommée Marie-Thérèse. Profondément attaché à son foyer et à la ville de Brest, il s’investit totalement auprès de ses élèves et auprès de la paroisse Saint-Michel. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il est rappelé à l’activité et intègre le 25 août 1939, l’état-major du vice-amiral de Penfentenyo à Lorient. Lors de l’affrontement du 21 juin, apprenant que l’amiral se trouve sans officier d’ordonnance, il vient « volontairement le rejoindre » aux Cinq-Chemins. Lors de l’engagement, il est mortellement atteint à 10 heures 30 et succombe de ses importantes blessures. Quelques heures plus tard, les délégués du commandement allemand pénètrent à la Préfecture maritime et arrêtent l’amiral de Penfentenyo. Ils reçoivent l’assurance qu’ils peuvent en toute « tranquillité » investir la ville. Il est cependant demandé à « la population de conserver son calme et son sang-froid lors de l’entrée des forces d’occupation. »

Ils ont sauvé l’honneur
Le 23 juin, les obsèques de « ses braves victimes du devoir » se déroulent bien tristement car la ville désormais occupée doit se conformer aux directives de l’envahisseur qui autorise pour les funérailles des soldats un cortège réduit.  La levée des corps est faite par l’abbé Le Rohellec, l’aumônier en chef de l’hôpital maritime, en présence de « quelques familles qui avaient été prévenues, de quelques amis, d’une délégation de médecins de l’hôpital et de quelques notabilités informées à la dernière minute. » Le cortège funèbre se rend alors, sous la pluie battante et après une longue marche au cimetière de Carnel. Tout au long du parcours, la population présente se recueille « au passage de ces cercueils enveloppés du drapeau tricolore. »

Le jeudi 25 juillet, un service funèbre est célébré à la mémoire de Pierre Gardinier en l’église Saint-Michel à Brest. L'annonce dans la presse locale : Brest. - Vous êtes prié d'assister au service funèbre qui sera célébré demain jeudi 25 juillet, à 10 heures, en l'église Saint-Michel de Brest, à la mémoire de M. Pierre GARDINIER, professeur de philosophie au lycée de Brest, capitaine d'état-major, croix de guerre, mort pour la France le 21 juin 1940 à l'âge de 46 ans. De la part de : Mme Pierre Gardinier, son épouse ; Mlle Marie-Thérèse Gardinier, sa fille ; M. et Mme Raoul Gardinier, ses parents ; M. et Mme Joseph Keryvel, ses beaux-parents ; son frère, ses beau-frères, belles-soeurs, neveux et de tous les autres membres de la famille.
Quelques jours plus tard, L’Écho Paroissial de Brest lui rend hommage : « Pierre Gardinier était une grande âme dont la vaste culture s’unissait à une foi catholique solidement établie, jamais sacrifiée à la moindre ambition.  Intellectuel, il vivait la réalité, aimant la vie de famille avec les promenades à la campagne, son violoncelle et pendant les vacances son jardin. Il avait la sympathie de tous, il était aimé partout : au lycée, dans sa classe où, avec aisance, sa conscience professionnelle et sa charité respectaient les consciences et le vrai ; au cercle Albert de Mun, où son cœur se répandait en des causeries si prenantes (…) Son mot d’ordre était de servir. » 

Une messe de Requiem
Le 1er juillet, le « Souvenir Français » fait célébrer « dans la plus stricte intimité » une messe pour les soldats tombés héroïquement aux Cinq-Chemins de Guidel.  Le contre-amiral Barbin, président de l’association, est entouré d’une assistance recueillie qui vibre aux paroles du chanoine Corric, curé-archiprêtre de Saint-Louis : « Le sacrifice est le point culminant de la vie humaine. La grande preuve d’amour est de donner sa vie pour ceux que l’on aime (…) Soyons sûrs que Dieu s’est penché avec amour sur ceux qui allaient mourir pour les prendre dans ses bras et leur inspirer, s’il était nécessaire, le repentir de leurs fautes…  Inspirons-nous de leur exemple. » Après le Libéra Me : « Donne-leur le repos éternel, Seigneur, et que la lumière brille à jamais sur eux » les participants quittent l’église inquiets pour l’avenir. Il est vrai qu’ils sont déjà confrontés aux exigences des forces d’occupation. Le couvre-feu est alors en vigueur et la population est priée de se mettre à l’heure allemande ! Les perspectives sont bien sombres ……. mais malgré les épreuves la population espère !

La Victoire
Le 10 mai 1945, La ville de Lorient est libérée. Elle renaît de ses cendres et sourit à l’avenir. Elle n’oublie pas de célébrer ses morts glorieux.  Le 22 mars 1961, le conseil municipal de Lorient, (maire Louis Glotin) décide de regrouper dans le lotissement du Ter, les rues portant le nom « des officiers et soldats qui ont été tués aux combats des Cinq-Chemins de Guidel » et attribue le nom du capitaine Gardinier à une rue de ce quartier de la ville. Son nom figure également sur le monument aux morts de la ville d’Eu « A ses glorieux enfants ». Le 15 mai 1966, « 26 ans après le tragique baroud d’honneur du21 juin 1940 » et en présence du vice-amiral d’escadre Hervé de Penfentenyo, une stèle commémorative en l’honneur des soldats tombés devant l’ennemi à Guidel est dévoilée. L’émouvante cérémonie en hommage aux héros Morts pour la France se termine par le salut de l’amiral, sabre levé, face à la plaque de bronze commémorant le sacrifice des six morts du 21 juin 1940 : « Votre sacrifice n'a pas été vain. Grâce à vous, Lorient peut célébrer la tête haute le troisième centenaire de son existence. Honneur à vous ! »


[1] Le 23 juin 1940.
[2] En 1966, lors de l’inauguration de la stèle commémorative à Guidel, l’amiral de Penfentenyo fait part de son cas de conscience lorsque l’ordre lui est donné dans la nuit du 18 au 19 juin de résister. Il raconte que son bureau à la préfecture maritime était orné du portrait de l’enseigne Bisson faisant sauter son navire plutôt que de le voir tomber dans les mains de l’ennemi et que le sacrifice de l’enseigne de vaisseau « avait nourri pendant des heures » sa réflexion. « Quand je me suis retrouvé devant lui dans l’après-midi, après le combat meurtrier de Guidel, il m’a semblé que Bisson me souriait. » 
[3] Le chalutier qui vient d’achever une campagne de pêche en Atlantique est réquisitionné par la Marine nationale pour évacuer des « réfugiés ». Le 18 juin, il rallie Lorient après avoir débarqué le produit de sa marée à Douarnenez dans le Finistère.
[4] Six soldats français sont tués lors de cet échange : le commandant Charles Billaud, âgé de 58 ans, le capitaine d’état-major Pierre Gardinier, âgé de 46 ans, le médecin capitaine Pierre Marlette, âgé de 32 ans, le caporal Marcel Le Baron, âgé de 38 ans, le soldat Paul Février, âgé de 24 ans, le soldat Gabriel Hervoche, âgé de 28 ans.
[5] L’Éveil du Morbihan. Le 28 juin 1940. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur sur le champ de bataille, le 21 juin 1940.
[6] Historique du 148e régiment d’infanterie.
[7]  Marie-Thérèse Gardinier, naît le 28 janvier 1930 à Brest

Texte rédigé par Patrick Bollet

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