Charles Guillain (1808-1875)
Contre-amiral
Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie
« L’un des meilleurs serviteurs de la France. »
C'est une brillante carrière qui attend le Lorientais Charles Guillain. Né sous l'Empire, il décède sous la IIIe République après avoir servi avec zèle, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, la Seconde République et le Second Empire.
Il est né le 19 mai 1808 à Lorient, de Jean Baptiste Michel Guillain, commis aux vivres de la Marine et de Marie Julienne Nayel. Dès son plus jeune âge, il souhaite servir son pays et rejoint en mai 1822, le Collège royal de la marine à Angoulême (Charente).
Élève de 2e classe en 1824, il part en mission hydrographique au Levant et embarque successivement sur la frégate l’Aréthuse, la corvette d’instruction la Zélée, la Bayadère, la Gabarre et la Chevrette. Aspirant de 1re classe, il embarque sur la Sirène (1826) et prend part, le 20 octobre 1827 dans l'escadre de Rigny, à la bataille de Navarin et participe à de nombreuses expéditions dans l'océan Indien. Il profite de ses multiples missions à Calcutta, Mascate et Madagascar, pour établir des rapports sur les pays explorés et publie en 1845 : Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de la partie occidentale de Madagascar. Sa curiosité géographique est insatiable et ses travaux remarquables et remarqués.
L'explorateur
En avril 1840, il est nommé commandant de La Dordogne et prend la mer pour une nouvelle expédition en mer Rouge et à Madagascar. Capitaine de corvette en 1842, il commande le Du Couëdic de janvier 1846 à mai 1849 et visite la côte Est de l'Afrique, Zanzibar, à nouveau Mascate et les côtes de l'Inde. [1] Lors de son retour d’expédition, il est élevé au grade de capitaine de frégate et rédige ses notes de voyage. Dans Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique orientale, il livre ses impressions sur les contrées visitées. La qualité de ce travail qualifié d’indispensable pour la connaissance de ce pays au milieu du XIXe siècle, justifie sa promotion au grade de capitaine de vaisseau en juin 1850. Cet officier brillant met « de côté » ses différentes recherches car la destruction de la flotte Turque par les Russes, le 30 novembre 1853, mobilise les forces navales. Le 28 mars 1854, la France et l’Angleterre condamnent cet acte inqualifiable et déclarent la guerre à la Russie. Commandant l'Andromaque, Charles Guillain rejoint l’escadre française dans les eaux de la Baltique. Le 14 septembre 1854, les troupes débarquent à Eupatoria sur le littoral de la mer Noire. Le corps expéditionnaire rassemble 31 000 soldats français sous le commandement du maréchal de Saint-Arnaud et 25 000 soldats anglais sous le commandement de lord Raglan. Il se heurte à la détermination de l'adversaire qui défend ardemment cette position stratégique. Le siège de Sébastopol commence. Il est interminable et se déroule dans des conditions difficiles car les soldats sont décimés par le froid et surtout par le typhus et le choléra. Il faut attendre la prise de la tour Malakoff le 8 septembre 1855 par le général de Mac-Mahon pour remporter la victoire. Le 30 mars 1856, le traité de Paris, met un terme aux prétentions du Tsar et renforce la popularité de Napoléon III qui s’exclame : Le drapeau de la France flotte avec honneur sur ces rives lointaines où le vol audacieux de nos aigles n'était pas parvenu. [2] Après avoir sillonné le golfe de Botnie et de retour au pays, Charles Guillain est nommé en 1856, commandant de la division des équipages de ligne de Lorient. Il est heureux de retrouver sa ville natale qui a bien changé depuis son départ, ne dit-on pas qu'il s'agit d'une des plus jolies villes de l'Europe ! En effet, les visiteurs louent la promenade du cours des Quais, le cours de La Bôve où trône le théâtre, et la place Bisson. La cité sous l'autorité du député-maire de Le Mélorel de La Haichois (1807-1869), se développe harmonieusement et se veut à la pointe du progrès. Elle est éclairée par de nombreux becs de gaz et un vaste bassin abrite les navires marchands. C'est une ville nouvelle qu'arpente le commandant Guillain qui profite de son affectation à Lorient pour épouser dans cette ville, le 1er octobre 1856 : Josèphe Clotilde Piriou (1820-). Le 13 août 1858, il est heureux d’accueillir l'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie à Lorient. Cette même année, il est appelé à la Commission d'études sur l'immigration aux colonies et prend une part active à ces travaux. Le 24 décembre 1861, le gouvernement de l’empereur, plein de confiance dans son esprit d’organisation et son savoir administratif[3] le nomme gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et chef de division navale.
La colonie pénitentiaire
C'est une charge importante et un grand honneur pour l'amiral Guillain, qui est le premier gouverneur de la Nouvelle-Calédonie. Il a certainement une pensée pour son compatriote le contre-amiral Febvrier de Poligny des Pointes (1796-1855), qui avait pris possession le 24 septembre 1853, de ce territoire au nom de la France.
Pour le gouvernement impérial, la Nouvelle-Calédonie est l'endroit idéal pour ériger une colonie pénitentiaire et l'amiral Guillain est chargé de cette tâche. Il arrive en juin 1862 et découvre une situation difficile. Les « tribus » se battent entre elles et l'insécurité est grande. Le nouveau gouverneur choisit la manière forte et réprime avec vigueur les soulèvements indigènes. Puis, il prépare l'arrivée des déportés dont il a un grand besoin pour développer et assainir l’île. En mai 1864, les deux cent cinquante premiers forçats « volontaires » spécialistes de la construction accostent à Port-de-France. Ils défrichent et assèchent les marécages, construisent des routes, édifient des bâtiments dont le centre pénitentiaire. La réhabilitation par le travail est importante pour le gouverneur qui s'attache à transformer ces bagnards qu'il appelle « les auxiliaires dévoués » ou « les ouvriers de la transportation » et à les remettre dans le droit chemin. Les plus méritants reçoivent des concessions et de nombreux conflits au sujet des limites de ces concessions mettent aux prises les colons et les « indigènes. » Pendant toute la durée de son administration, Charles Guillain s'efforce de les contenir et les répriment si la concertation s’avère impossible.
Un gouverneur tout puissant
Le gouverneur dispose des pleins pouvoirs et administre le territoire à sa façon. Charles Guillain impose ses choix, distribue les terres, nomme les chefs qui sont « maintenus qu'en reconnaissant la souveraineté de l'empereur. » Il interdit l'usage des langues vernaculaires dans les écoles publiques et n'hésite pas à réquisitionner des travailleurs « indigènes. » D'ailleurs, les représailles contre les récalcitrants à ces mesures sont courantes. Anticlérical et franc-maçon, il s'oppose aux missionnaires et dénonce leur implication dans la vie locale. Ces méthodes autoritaires déplaisent et l'isolent de la population qui reste majoritairement proche des religieux. Le gouvernement français se soucie peu de cette prison lointaine et laisse le gouverneur agir à sa guise. Fort de sa toute-puissance, le gouverneur Guillain dote l'île d'armoiries et d'une devise « Civiliser, produire, réhabiliter. » Ces trois mots illustrent son action. En fervent admirateur de Charles Fourier (1772-1837), il organise un phalanstère à Yaté. Il espère beaucoup de cette vie communautaire où le travail est librement consenti, où les travailleurs assouvissent leurs passions pour le bien de tous. Les conditions de vie sont agréables et le travail est libre, varié et attrayant. Cet îlot de prospérité et de bonheur où doit régner l'harmonie se révèle un échec. Pourtant, les rapports[4] concernant l'administration de l'île sont élogieux et on peut lire dans la presse officielle en 1868 que les établissements de la Nouvelle-Calédonie donnent les résultats les plus satisfaisants, que le nombre des transportés dépasse aujourd'hui 1500, et qu'un petit détachement d'infanterie (130 hommes) a été jugé suffisant pour maintenir l'ordre parmi eux et assurer la tranquillité de la colonie ; où grâce au développement des cultures, la population civile augmente aussi journellement.
Ce bilan flatteur, met en évidence, le gouverneur Charles Guillain qui est nommé le 4 mars 1868, contre-amiral. Cette reconnaissance le conforte dans son action et il poursuit avec détermination la réhabilitation de l'île. Pourtant, quelques années plus tard, le Second Empire mécontent de sa gestion de la Nouvelle-Calédonie met fin à ses fonctions et lui demande de rentrer en France. Le 13 mai 1870, il arrive à Marseille et se retire dans sa ville natale. Le 17 février 1875, le contre-amiral Guillain, commandeur de la Légion d’honneur décède à l’âge de 66 ans à Lorient et repose au cimetière de Carnel[5] à quelques encablures de la chapelle du contre-amiral Auguste Febvrier des Pointes. Le 19 février, ses obsèques se déroulent au milieu du concours de tous les ordres casernés dans notre ville et d’un grand nombre de personnes qui s’étaient jointes au cortège militaire pour rendre un dernier devoir à l’un de leur concitoyen[6] qui a fait son devoir et bien mérité de la patrie. Le 24 novembre 1967, le conseil municipal de Lorient (maire Yves Allainmat) donne le nom de Charles Guillain à une rue de la cité.
En 2023, à la demande de la commission extra-municipale des patrimoines, la réhabilitation des sépultures des « gloires locales » inhumées au cimetière de Carnel est entreprise par la ville de Lorient, dont celle de Charles Guillain. Le conseil municipal (maire Fabrice Loher) honore leur mémoire, en votant la restauration des sépultures.
Aujourd’hui, dans le Panthéon lorientais, la tombe rénovée du contre-amiral Guillain mérite votre attention.
Texte de Patrick Bollet
[1] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Tallandier, 2002.
[2] Le 9 janvier 1855.
[3] Le Courrier de Bretagne.
[4] Jules Garnier. Voyage en Nouvelle-Calédonie 1863-1865.
[5] Carré n° 30 -Tombe 10.
[6] Le Journal du Morbihan.