Massé Victor


Victor Massé est un compositeur lorientais qui a connu un grand succès au XIXe siècle dans le domaine de l'opéra-comique. Jugeant plus harmonieux à l’oreille le prénom de Victor associé à son nom de famille par rapport à son prénom de naissance Félix-Marie, il changera son prénom.

Victor Massé, né Félix-Marie, est né le 7 mars 1822 à Lorient, 17 rue du Marché (actuelle rue Victor Massé). Il est le fils de Michel Massé âgé de 36 ans, ouvrier cloutier de marine à l'arsenal de Lorient, et de Jeanne Marie Lemeut, repasseuse, mariés à Lorient le 18 octobre 1821, soit cinq mois avant la naissance de Félix-Marie. Son père est né à Landerneau le 25 mai 1785 et sa mère à Auray le 7 mars 1801.

La première initiation à la musique de Victor Massé, se fait par son père qui dirige la chorale alors réputée, de l’arsenal maritime de Lorient. Après le décès de son père qui se serait noyé en tombant dans le port de Lorient[1], alors que Victor n’a que cinq ans, la veuve part à Paris avec son fils.

Pianiste doué, il donne à l’âge de huit ans des leçons de piano pour faire vivre sa mère. D’abord formé à l’institut royal de musique religieuse, fondé par Alexandre Choron, il entre le 15 octobre 1834 au Conservatoire de Paris. Ses maîtres sont Pierre Zimmermann pour le piano et Jacques Fromental Halévy pour la composition. En 1836, il obtient l’accessit de solfège puis le second prix en 1837. Second prix de piano en 1838, premier prix de piano en 1839, premier prix d’harmonie et d’accompagnement en 1840, deuxième grand prix de composition en 1842, premier prix de contre-points et de fugue en 1843, il obtient le Grand Prix de composition à l’Institut (Prix de Rome) en 1844, à l’âge de 22 ans. Il devient ainsi Grand Prix de Rome avec une cantate intitulée Le Renégat de Tanger. Cette cantate est jouée à l’Opéra en 1845. Ce prix, couplé alors d’une pension de cinq années à la Villa Médicis, lui permet d’avoir durant son séjour une liberté artistique et une indépendance financière et d’y nouer des amitiés fidèles jusqu’à la mort comme avec le peintre Alexandre Cabanel ou le peintre Ernest Hébert.


[1] Aucune mention de son décès dans les registres d’état-civil de Lorient.

Après deux années passées à Rome, il entreprend de découvrir le reste de l’Italie et sa musique, puis il voyage en Allemagne à la fin de l’année 1846, où il en profite pour étudier ses travaux réglementaires exigés par l’Académie. Ses voyages lui permettent de réfléchir à l’artiste qu’il veut être. Il fait écourter sa pension d’un an et il revient à Paris pour terminer sa pension et rejoindre sa mère. Avec la pension qui lui est allouée pour sa dernière année à la Villa Médicis, il achète un terrain à Maisons-Laffitte pour y faire construire une maison à moindre coût qui la mettrait à l’abri. Il utilise pour la faire construire le roc du terrain et le bois pour la charpente. De retour en France, ces premières œuvres remarquées sont des mélodies qu’il crée pour des poésies de Ronsard, Malherbe, Joachim du Bellay, Théophile Gautier, Alfred de Musset et Victor Hugo avec qui il est très lié.

En 1848, Jules Verne s’installe à Paris et à cette époque ne fréquente quasi que des musiciens. Le 8 mars 1868, il fonde avec quelques amis le club des Onze sans femmes, une société de célibataires qui organise des dîners. Les autres fondateurs sont Victor Massé, Léo Delibes, Aristide Hignard, Auguste Lelarge, Raymond-Joseph de Fournier-Sarlovèze, Frédéric Bazille, Bertall et Charles Béchenel. D’autres personnalités du monde musicale participeront à ses dîners, Adrien Talexy, Philippe Gille... Jules Vernes avant de s’intéresser également à la peinture, s’intéressait plus à la musique. D’ailleurs, le premier écrit en prose de l’écrivain est publié en 1857 dans la Revue des Beaux-Arts. Il s’agit d’une critique d’art intitulée Salon de 1857. À ce texte s’ajoute une étude publiée dans la même revue : une esquisse biographique de 600 mots intitulée Portraits d’artistes : XVIII consacrée à son ami Victor Massé. L’article qui dresse la liste des œuvres de Victor Massé, est à part ça surtout composé d’anecdotes personnelles, le présentant ainsi comme un ami. Son esquisse biographique commence ainsi : Victor Massé est un Breton du Morbihan, dont il ne se souvient guère ; bien peu de ses amis soupçonnent son origine armoricaine. Du reste, il n’en est pas plus fier, et il a raison ; c’est au Morbihan à se souvenir de lui. Il affirme volontiers que, dans son enfance, il n’eut aucune vocation remarquable pour la musique, encore moins de précocité. Laissons aux siècles futurs prétendre que, dès son jeune âge, il fut nourri de la moelle des Bach et des Mozart ; la vérité est que ce fut en entendant jouer du trombone dans un bal public de Paris, qu’il se sentit envahir par le démon de la musique ! – On dira qu’il allait bien jeune dans les bals ! Que les Noces de Jeannette et la Reine Topaze l’excusent ! Ces quelques lignes n’ont pas la prétention d’apprécier à fond son talent de compositeur ; je fais plutôt de la biographie que de la critique ; je m’adresse peut-être plus à l’homme qu’à l’artiste.

Le mariage de Jules Verne et son départ pour Amiens n’altère pas leur profonde amitié. Son épouse Honorine continue à inviter le musicien, avec d’autres amis, dans l’appartement familial d’Auteuil, et entre 1883 et 1885, lors des visites de Jules Verne à Paris, lui et Victor Massé continuent de dîner ensemble. Jules Verne dit dans un texte publié dans le Bulletin de la société Jules Verne (n°95, 1990) : Victor Massé était un de mes amis comme étudiant, ainsi que Delibes, avec qui j’étais très lié. Nous nous tutoyions.

La Chanteuse voilée, le premier opéra-comique de Victor Massé, est présenté à l’Opéra-Comique le 26 novembre 1850. Il s’agit d’un opéra en un acte avec trois personnages et un chœur. Le public est charmé par la fraîcheur mélodique et la fine tournure des morceaux. Il révèle l’artiste lyrique à la voie soprano Caroline Lefebvre.

Par ses deux œuvres suivantes, il confirme son individualité dans le paysage musical et son originalité dans deux genres différents. Le 11 avril 1852, il présente Galathée à l’Opéra-Comique de Paris, une œuvre, en deux actes avec un sujet antique voir mythologique, d’un caractère nouveau très bien accueillie et qui prouve que le public ne s’est pas trompé en lui accordant sa confiance dès sa première œuvre. Son plus grand succès arrive en 1853 avec Les Noces de Jeannette, opéra-comique en un seul acte présenté pour la première fois à Paris au théâtre de l’Opéra-Comique le 4 février. Cette œuvre nait d’un fait divers. Alors que Victor Massé lit le journal dans un café, il s’arrête sur l’histoire d’un fiancé qui au moment de dire oui devant le maire, prononce un non énergique. Outre les uccès pour Victor Massé, l’interprétation de la Soprano Caroline Miolan-Carvalho lance sa réputation. Cent ans après sa première représentation, cet opéra totalise 1 400 représentations à l’Opéra-Comique aussi appelé Salle Favart. Bien que les œuvres suivantes fassent bonne figure, il ne réitère pas son succès ni avec l’opéra-comique en trois actes La Fiancée du Diable (1854), ni avec l’opéra-comique en un acte Miss Fauvette (1855). Pourtant, lors de la création de La Fiancée du diable, Alphonse de Calonne loue l’invention, le goût et le savoir du compositeur, ainsi qu’une fraîcheur d’idées, une grâce naturelle et facile, une rondeur charmante qui séduisent depuis le musicien le plus sévère et le plus difficile, jusqu’au plus simple de ses auditeurs.

Il se marie le 21 octobre 1854 avec Zélie Zoé Mayer (née à Lyon le 12 janvier 1816), rentière, dans le IIe arrondissement de Paris. De leur union sont nées deux filles dans le Ier arrondissement de Paris. Zoé Jeanne Marie Alcan (11 janvier 1848 – 28 mai 1910), légitimée Massé par le mariage de Victor et Zélie. Zoé se marie à Paris le 7 août 1871 avec Philippe Gille (1831-1901), journaliste et librettiste d’opéra, proche de Jules Verne. De leur union naît le pianiste Victor Gille (1884-1964), spécialiste de Chopin, monarchiste excentrique résidant à Montmartre, enterré dans le caveau de son grand-père. En 1877 dans le troisième recueil Romances de Massé, Philippe Gille écrit les paroles des mélodies Les Sous-bois (un duo pour mezzo-soprano et baryton) et Le printemps (valse chantée édité pour la première fois en 1873 après un concert). En 1875, il écrit les paroles de la mélodie Rêverie.

Sa deuxième fille, Alix (Alice) Renée Massé née le 6 septembre 1849 et également légitimée Massé par le mariage, ne se mariera jamais et reste à ses côtés. Elle prend soin de lui avec grand dévouement jusqu’au dernier souffle de sa vie.

Le 22 décembre 1855, Les Saisons, opéra en trois actes présentés à l’Opéra-Comique n’a pas non plus le succès attendu. Cette œuvre différente de ses précédentes compositions, qui apparaît comme capitale dans sa vie, bien qu’elle obtienne musicalement un succès relatif,  est jugée triste et languissante, aussi elle ne connaît alors qu’un petit nombre de représentations.

Quelques mois plus tard, il triomphe avec La Reine Topaze au Théâtre Lyrique (ouvert vers 1847) qui offre à la cantatrice Caroline Miolan-Carvalho, l’un de ses plus beaux succès. La première représentation a lieu le 27 décembre 1856. Il s'agit d'un opéra-comique en trois actes avec des paroles de Joseph Philippe Simon dit Lockroy et de Léon Battu. L'opéra se déroule à Venise et suit les aventures d'une jolie bohémienne tireuse de cartes qui s'amourache d'un capitaine qui a sauvé plusieurs vagabonds bohémiens des rigueurs qu'il juge inhumaine de la justice vénitienne alors qu'il aime la comtesse Philomèle courtisée par six autres jeunes hommes. Le 28 février 1859, le Théâtre Lyrique donne la première représentation de La Fée Carabosse qui aura peu de succès tout comme Les Chaises à porteurs présenté à l’Opéra-Comique en 1858.

Jusqu’en 1867, il continue à composer plusieurs œuvres à l’Opéra-Comique où au Théâtre Lyrique mais il ne rencontre pas le succès : Mariette la promise en 1862, La Mule de Pedro opéra en deux actes présentés pour la première fois le 4 mars 1863 à l’Académie impériale, Fior d’Aliza qui pâtit de la déception des poèmes qui accompagnent la partition après trois années de silence (1866), Le Fils du Brigadier (1867). Découragé et n’ayant pas fait fortune, il cesse de présenter ces œuvres au théâtre et se concentre sur ses autres emplois qui lui assurent un revenu.

En 1860, il est nommé chef du chœur de l’Opéra de Paris. Dans ce cadre, l’année suivante, il participe, avec Eugène Vauthrot et Louis Croharé, aux 164 répétitions de Tannhäuser pour les représentations à l'Opéra de Paris. Richard Wagner déclare qu’ils lui avaient, avec un réel dévouement, facilité la besogne.

En 1866, il est nommé professeur de composition au Conservatoire de Paris au poste de Jacques Fromental Halévy (1866-1876). À partir de 1872, il remplace Daniel Auber à l’Académie des Beaux-arts, fauteuil qu’il occupe jusqu’en 1884. Entre 1873 et 1875, il enseigne également dans un pensionnat de jeunes filles où deux de ses opérettes sont publiées dans le journal de l’école (La Petite sœur d’Achille en 1873 et Le Prix de famille de 1855).

Il n’a plus rien présenté au théâtre depuis 1867 quand le 15 novembre 1876, il connaît son plus grand succès avec l'opéra Paul et Virginie, présenté pour la première fois au Théâtre Lyrique. Son opéra est achevé depuis quelques années mais il attend un ensemble musical qui lui donnera toute sa confiance pour servir ses partitions car il pense que certains de ses insuccès sont dus à une mauvaise exécution. Il trouve l’orchestre avec la réouverture du Théâtre Lyrique, fermé depuis quelques années, qui va accueillir plus de 100 représentations de Paul et Virginie. Il s’agit d’un opéra en trois actes et six tableaux. Deux ans plus tard, cette œuvre est reprise à Londres au Royal Opera House communément appelé le Covent Garden.
En pleine écriture de Paul et Virginie, lui qui n’a pas revu la mer depuis son enfance, avertit qu’une tempête sévit sur la côte, part pour Dieppe en plein hiver. Durant cinq heures, il veut ressentir et vivre la tempête, s’étendre sur la falaise pour écouter la mer en colère, malgré un vent glacial. De retour à paris, il déclare : la tempête possède un rythme à elle, il y a dans le désordre des éléments et dans le tumulte des mots une cadence nettement perceptible.

Outre les ouvrages cités, Victor Massé a aussi écrit : La Chambre Gothique (1849), un opéra italien La Favorita e la Schiava représenté à Venise en 1845 ainsi qu’une Messe solennelle écrite et jouée en 1846 lors de son séjour à Rome à la Villa Médicis. Pour cette messe qu’il jouait le soir, Alexandre Cabanel écrit qu’il chantait les principaux motifs, avec sa belle voix tendre et pénétrante.

Il compose la cantate La France Sauvée en 1852, Les enfants de Perrette en 1872, La Trouvaille en 1873, Une loi somptuaire en 1879, Pétrarque en 1880. Il compose également des chansons regroupées dans des recueils et des mélodies, certaines séparées et d’autres rassemblées dans des recueils : Chants d’autrefois (12 chansons de 1849), Chants du soir (10 chansons de 1850), Chants bretons (8 chansons de 1853), Romances livre 1 (20 mélodies de 1868), Romances livre 2 (20 mélodies de 1874), Romances livre 3 (21 mélodies de 1877). Composé avant La Chanteuse voilée, il ne faut pas oublier sa composition Le Cousin de Marivaux, une saynète publiée dans le Prix de famille (1855).

Ami du lorientais Auguste Brizeux, dont il met les poèmes en musique dans les Chants bretons, il garde ainsi des liens très forts avec la Bretagne par certaines de ses fréquentations sans toutefois, à priori, y revenir.

Victor Massé est un homme qui ne connait pas la jalousie et qui dès qu’il le peut, vante le talent des autres comme il peut le faire par exemple avec Cabanel.
C’est également un homme d’esprit comme on peut s'en rendre compte dans certains de ses propos : X… prétend que je n’ai pas de talent, moi je dis qu’il en a, et nous savons tous deux que nous mentons.

Durant trente années, les intimes qu’il reçoit, notamment les soirs d’été dans son jardin du 1 avenue Frochot dans le IXe arrondissement de Paris, sont Ernest Hébert, Alexandre Cabanel, Jules Verne, Charles Delioux, Aimé Millet, Charles Garnier, Henri Maréchal… Il reçoit également dans son salon aux deux bibliothèques, avec un côté réservé aux chefs-d’œuvres de la musique et l’autre côté à ses auteurs favoris.

Alors qu’il a renoué avec le succès, sa santé se décline et il est peu à peu envahit par la paralysie. Cloué au lit pendant plus de six années, il continue à composer. Il écrit Une Nuit de Cléopâtre, opéra en quatre actes alors qu’il est alité. Cette œuvre devient la composition à laquelle il tient le plus et redoute qu’elle ne trouve pas son public. Victor Massé, travaillant sur sa Cléopâtre dit : Je ne veux pas que ce que je compose sente la maladie, et quand je devrais attendre pendant un mois, cinq minutes de repos de la douleur, je patienterais plutôt que de n’être pas maître absolu de ma pensée. Le Théâtre Lyrique est fermé, il passe quatre années à négocier avec deux autres théâtres parisiens sans trouver d’accord. Un silence forcé qui mine son humeur et le rend encore plus sombre et taciturne alors que la maladie le taraude, que la paralysie le gagne.

Il s’efforce de reprendre le contrôle en se remettant au travail. Le succès d’estime mitigé de son opéra Les Saisons en 1855, avait ouvert en lui une plaie qui ne s’est jamais refermée. Peut-être parce que c’est un semi-échec, il avait fait de cet opéra son préféré et vingt-cinq ans plus tard, une fois achevé Une nuit de Cléopâtre, il reprend sa partition des Saisons. Jules Barbier accepte de complètement remanier son poème. Victor Massé compose une nouvelle ouverture, modifie des morceaux, en supprime ou en rétablit d’autres. Son éditeur, Léon Grus, tire une nouvelle édition dont Victor Massé corrige les épreuves à la main. Il a l’espoir qu’avec une reprise l’opéra sera jugé plus robuste.

Rien ne venant, il parle de plus en plus aux rares amis qu’il reçoit encore, de mettre fin à ses jours, pensant ainsi que par sa mort, ses œuvres auraient une plus grande chance d’être jouées et célébrées. Il s’inquiétait de savoir, si lui mort, on jouerait Cléopâtre ! Mais le mal physique grandissant, malgré les soins prodigués continuellement par sa fille Alice, ne laissait plus de place à ces pensées. Ce n’est que quelques jours avant sa mort que l’exécution d’Une nuit de Cléopâtre est actée et au lendemain de sa mort, cette décision devient irrévocable.

Il décède à son domicile à Paris le 5 juillet 1884, entouré des siens.

Victor Massé, nommé chevalier de la Légion d’honneur le 14 juin 1856, est également promu officier de la Légion d’honneur par décret du 8 février 1877, rendu sur le rapport du ministre des Beaux-Arts.

Au décès de Victor Massé

Pour ses obsèques, il stipule dans son testament, adressé à son gendre Philippe Gille, peu de temps avant sa mort, qu’il veut être conduit dans sa dernière demeure sans aucun luxe, y compris dans les discours. Le souhait de partir comme il a vécu, simplement. Il exprime le désir que son tombeau soit réalisé par son ami, l’architecte de l’opéra de Paris, Charles Garnier. Ce dernier réalise ce monument funéraire toujours visible au cimetière de Montmartre, section 26 – avenue Hector Berlioz. Il ne veut pas non plus de décoration étrangère sur son cercueil, hormis sa croix d’officier de la Légion d’honneur, pas plus qu’il ne veut de buste ou de mention de titres de ses œuvres sur sa tombe. Il attache une si grande importance à la Patrie et sa légion d’honneur qu’il tient par contre à recevoir les honneurs militaires. Pour seule inscription, il souhaite Victor Massé 1822 et la date de sa mort. Il recommande de ne pas prononcer de discours sur sa tombe et qu’il n’y ait à ses funérailles, que le plain-chant de l’église. La foule est considérable pour la messe célébrée à l’église Notre-Dame de Lorette. Le deuil est conduit par son gendre Philippe Gille et le parrain de ses filles et son plus vieil ami André Boucard. De nombreuses personnalités sont présentes dont les compositeurs Camille Saint-Saëns, Jules Massenet ; le peintre et décorateur de théâtre Émile Perrin, le sculpteur Gabriel-Jules Thomas, le dramaturge Ludovic Halévy.

Au sujet de L’Institut, Victor Massé n’a jamais porté l’uniforme classique qui sied au rang, et lui, et d’autres d’ailleurs, pensait que l’épée n’était nullement un symbole de l’art mais en représentait plus la négation même. L’usage étant d’étendre l’habit d’académicien sur le cercueil, son grand ami Émile Perrin le directeur de l’Opéra et de la Comédie Française, prêta le sien pour ne pas rompre avec la tradition.

Tout le monde se tait. En effet à part quelques mot d’Émile Perrin, qui n’a pu contenir son émotion, personne ne s’exprime en ce lundi 7 juillet 1884. Émile Perrin avait monté trente-quatre ans auparavant La Chanteuse Voilée, sa première œuvre eainsi que son plus grand succès, Les Noces de Jeannette. Henry Fouquier, journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, écrit dans le quotidien Le XIXe siècle : L’art français perd en lui le plus aimable des musiciens, le plus joli peintre de tableaux de genre de l’école française contemporaine. Avec ces obsèques, c’est toute la presse européenne qui fait l’éloge du compositeur.

Aussitôt son décès connu, le maire de Lorient adresse à sa famille, au nom du conseil municipal, un télégramme de condoléances. Dès le 25 août 1884, le conseil municipal de Lorient baptise une rue à son nom : la rue du Marché où il a vu le jour. Cette rue relie la place du Morbihan (place Clemenceau) à la place Alsace-Lorraine. Le même jour, le conseil municipal décide que le nom de Victor Massé sera également inscrit sur le futur kiosque à musique de la place Alsace-Lorraine. Le 18 octobre qui suit, le maire informe le Conseil municipal que la dénomination de rue est autorisée par décret du président de la République.

La première représentation d’Une Nuit de Cléopâtre a lieu à l’Opéra-Comique le 25 avril 1885 et connait un grand succès.

La statue Victor Massé à Lorient

En septembre 1884, un comité est créé pour élever un monument à Victor Massé sur une des places de Lorient, sa ville natale. Parmi les membres du comité d’honneur, on trouve le sénateur Audren de Kerdrel, le conseiller général Paul Guieysse, le directeur de l’Opéra-Comique Léon Carvalho ; Philippe Gille, son gendre, qui lui écrit notamment le texte de Rêverie (20 mélodie pour chant et piano) édité en 1867, le critique musical Oscar Commettant, le directeur de l’Académie Nationale de musique Auguste Vaucorbeil, le président du Syndicat de la presse parisienne Philippe Jourde, le chef d’orchestre et professeur au conservatoire Louis-Albert Bourgault-Ducoudray, les compositeurs Léo Delibes, Charles Gounod, Ernest Guiraud, Victorin Joncières, Jules Massenet et Camille Saint-Saëns.... Le comité local est présidé par monsieur Danthon (membre de la commission théâtrale de Lorient) et le président d’honneur est le maire de Lorient Eugène Charles. Les personnalités locales sont nombreuses dont Joseph Bellec (professeur au lycée et conseiller municipal), Auguste Nayel (sculpteur), Stéphen Gallot et Eugène Mahot (architectes), Coroller (artiste peintre), …

Le 24 novembre 1885, le Comité Victor Massé adresse une lettre au maire de Lorient pour lui annoncer qu’Antonin Mercié accepte de se charger de la statue pour la somme que le Comité a récoltée, soit 11 000 francs (9 000 souscrits à Paris et 2 000 à Lorient). Pour le piédestal du monument, dont Mercié évalue la somme à 4 ou 5 000 francs, il espère que la ville de Lorient pourra se charger de son exécution. Il prévoit un socle en granit de Kersanton d’une hauteur de 1,66 mètres pour une largeur de 1,45 mètres. Le maire soutien cette idée, car selon lui, une statue d’un sculpteur à la renommée de Mercié, ne peut que contribuer à l’embellissement de Lorient. Il pense toutefois que du granit bleuté, qui se trouve autour de Lorient est aussi beau et moins couteux. La statue est exécutée en 1887 par le sculpteur toulousain Antonin Mercié sur des plans de l'architecte lorientais Stéphen Gallot.
La matière première est fournie par l’État. La statue est exécutée en marbre blanc de Carrare. Victor Massé est représenté plus adossé qu’assis. Le journaliste lorientais Rinaldus décrit le monument : Victor Massé est debout, ou à peu près, c’est-à-dire plus adossé qu’assis. Un rossignol placé derrière son épaule, ouvre joyeusement le bec, et lui chante les gammes mystérieuses qui ont inspiré le musicien-poète des Noces de jeannette ; le poète écoute rêveur et semble noter les improvisations vibrantes de ce joli chanteur des bois et de la Nature endormie. Sur le rocher où Victor Massé s’appuie, se détache une Renommée, proclamant sans doute la gloire future du compositeur, à l’aide de deux trompettes.
Le dessin confié au talent connu de M. Gallot, architecte, est réellement fort beau, et répond en tous points à l’ensemble qu’on pouvait attendre de cette œuvre digne d’éloges. Un modèle d’un Maître a été adressé de Paris ; - ce modèle, représentant une lyre couchée, entourée de roses et de palmes, a été exécuté par deux sculpteurs, dont l’un est étranger, l’autre est M. Nayel.

Enfin le tout, même la mise en place de la statue, à part la sculpture, a été confiée comme travail, à notre sympathique compatriote, M. (François) Mulot, marbrier à Lorient, dont le zèle de l’activité méritoires, n’ont pas peu contribué en si peu de jours, à l’heureuse et rapide érection d’une statue dont notre ville aura désormais le droit d’être fière.

En fait, Victor Massé est représenté assis sur le tronc d’un chêne autour duquel s’enroulent des pampres de vigne. Cet enlacement symbolise et Galathée et la Bretagne, la patrie des chênes chantée dans ses Chants Bretons. Sous ses pieds, une gerbe qui symbolise la Chanson de la gerbe qui, avec la vigne, représente l’été et l’automne, deux parties des Saisons. Le crâne du compositeur est dégarni avec ses cheveux qui se relèvent en boucle et forment comme une couronne. Sa moustache est retroussée, sa barbe en pointe. Le col de sa chemise entr’ouverte est négligemment serré par une cravate. Il porte une redingote à plis flottants. Le rossignol est perché sur une branche, un feuillet sur lequel il compose les Noces de Jeannette est posé sur son genoux gauche. Le coude gauche appuyé sur une branche du tronc, laisse légèrement retomber sa main. L’arrière de la statue forme un bas-relief où est sculptée la Renommée jouant de la trompette.

Le piédestal est l’œuvre de Stéphen Gallot. Il est composé de deux parties : un refuge de forme elliptique construit en pierre du Blavet et carrelé en carreaux de Maubeuge, et la partie inférieure en granit de Bretagne (granit bleu) sur laquelle il est prévu de faire reposer une grille. La lyre qui orne ce piédestal est ornée d’une lyre enlacée d’une palme et d’un bouquet de rose. Le journaliste Rinaldus écrit : Le piédestal, en beau granit choisi, est assis sur deux marches ; il est composé d’une base moulure Renaissance. Cette base est surmontée d’un gros dé, heureusement galbé et sans prétention aucune, puis d’une corniche à moulures gracieuses, d’un style correct et de bon goût.

Des écritures en lettres dorées sont visibles sur deux faces. Sur sa face principale, est inscrit en lettres antiques : A Victor Massé - Né à Lorient le 7 mars 1822 - Mort à Paris le 5 juillet 1884. Sur sa face postérieure : Ce monument a été élevé à la mémoire de Victor Massé par ses admirateurs et la ville de Lorient le 4 septembre 1887.

La statue avec dans le dos le Théâtre municipal de Lorient est tourné vers l’église Saint-Louis. La croyance n’a d’ailleurs jamais quitté Victor Massé, allant souvent à l’église le matin des premières de ses opéras. Victor massé avait gardé du pays natal la foi et la piété qui prosternent les bretons au pied des calvaires et des madones dans les grandes circonstances écrit Jean de La Rouxière.

Fêtes d’inauguration de la statue Victor massé

Sa ville natale, lui rend un grand hommage en organisant, du 3 au 4 septembre 1887, les fêtes commémoratives de Victor Massé.
Le samedi 3 septembre décoration de la rue Victor Massé, de la place Alsace-Lorraine, du cours de La Bôve et des édifices publics, grande retraite aux flambeaux et feux de bengales par la musique du 62e de Ligne.
Le dimanche 4 septembre, un concours de danses bretonnes au biniou, concert des membres de la Société pour les Assises poétiques de La Pomme au Théâtre municipale avec le concours de la musique d’artillerie de Marine, divertissement publics sur les quais (mât de cocagne) et sur le bassin à flot (mât de beaupré), l’inauguration de la statue avec le concours des musiques du 62e et du régiment d’artillerie, grandes illuminations de nuit (rues Victor Massé, des Fontaines, place Bisson, cours de La Bôve et façade du Théâtre), séances musicales sur le kiosque de la place Alsace-Lorraine, retraite aux flambeaux, banquets pour les personnalités.

Une plaque de bronze commémorative réalisée par Adolphe Léofanti (1838-1890) est également apposée le 4 septembre 1887 à 11h00 sur la façade de sa maison natale, en présence de sa fille Alice Victor Massé. La plaque, offerte par L’Association Bretonne-Angevine dont le secrétaire général est Léon Séché, est installée avec l’accord des propriétaires de l’immeuble du Grand-Café sur la grille extérieure de la maison natale.

Sur la plaque : Avec l’aide de Dieu pour la Patrie – Le 4 7bre 1887 - L’Association Bretonne-Angevine pour honorer La mémoire de Victor Massé A posé cette plaque sur Sa maison natale.

La pose se fait sous la présidence de Jules Simon qui prononce son premier discours de la journée : Au moment où la ville de Lorient élève une statue à Victor massé, l’Association Bretonne-Angevine pose une plaque commémorative sur la maison où il est né. Cette plaque est l’ouvrage de notre ami, M. Léofanti. […] Il est mort entouré de ses enfants, la main sur son manuscrit qui ne le quittait jamais, et en se disant, dans un suprême élan de tendresse et de légitime orgueil : Elles jouiront de ma gloire ! Nous répondons, messieurs, à sa dernière pensée, en les associant aujourd’hui au triomphe qu’avec le concours d’un grand sculpteur lui décerne sa ville natale.

Pour l’inauguration de la statue, trois tribunes sont installées pour les personnalités (Jules Simon, Barbier, Delibes, Séché, Massenet, Saint-Saëns, Mercié, Thomas, Vitu, Michel Bouquet, Nicole, Barré, Toulmouche, Gille, mademoiselle Alice Massé…). Des chaises sont disposées devant ces tribunes et louées (1 franc) pour les victimes de l’incendie de Locmiquélic. La statue est jusque-là cachée d’un voile aux yeux des Lorientais.

L'emplacement retenu pour la statue, approuvé par le maire précédent, Eugène Charles, est le souhait du sculpteur Antonin Mercié. Si la préférence de beaucoup de Lorientais est de l’élever sur le quai, derrière le Théâtre municipale, le sculpteur estime que l’air marin ne pourrait à terme que désagréger la matière. Le 15 mai 1887, Mercié qui se rend en train de Concarneau à Paris, fait une halte de quelques heures à Lorient pour s’entretenir avec l’architecte Stéphen Gallot, monsieur Danthon (président du comité local pour l’érection de la statue) et monsieur Le Goff au sujet du lieu d’implantation est alors choisi. Le 23 juillet 1887, c’est tous les membres du conseil municipal qui se déplacent à l’angle du cours de La Bôve et de la rue du Port, afin de se rendre compte de visu de l’implantation du monument par les essais de pose de la maquette du monument avant de voter les crédits nécessaires aux festivités qu’il y aura autour de l’inauguration.

Aussi, le 4 septembre 1887, le maire Laurent Roux-Lavergne inaugure à 16h30 et dévoile une statue en marbre à l’effigie du compositeur, installée au milieu du cours de La Bôve. Devenu l'ami de Massé qu'il a connu quarante ans auparavant comme professeur en classe élémentaire du conservatoire, le compositeur Léo Delibes qui lui succède à son siège à l’Institut, prononce un discours élogieux, […] Qui m’eût prédit qu’un jour j’aurais la tâche si douce et si flatteuse d’honorer publiquement, au moment où pour lui la postérité commence, celui qui m’accueillait, tout enfant […] Quelle variété d’invention ! quelle abondance mélodique ! Certes, ce titre de mélodiste, nul mieux que Victor Massé ne l’a mérité. Combien en a-t-il prodigué de ces motifs caractéristiques qui captivent la popularité tout en charmant les délicats ! C’est ce don inné, c’est cette qualité géniale qu’il possédait à un si haut point. […] Pour Léo Delibes, la statue qui retrace fidèlement ses traits est aussi un résumé des faces si variées de son talent : c’est le chœur de Galathée qui s’exhale pour lui d’un bas-relief antique, c’est le rossignol des Noces de Jeannette qui module sa chanson, ce sont les blés jaunissants qui lui parlent des Saisons, c’est le lotus de Cléopâtre et enfin l’âme de Virginie, portée par une vague qui vient mourir à ses pieds.

Puis c’est au tour, de Jules Simon, philosophe et homme politique d’État natif de Lorient, de prononcer un élogieux et émouvant discours : […] Une inscription sur la maison, une statue sur la place publique ; c’est à la fois une précaution contre les oublis de l’histoire, un acte de reconnaissance nationale, et un encouragement à bien faire […] Lorient qui est une ville jeune a déjà de glorieux ancêtres […] J’ai été l’ami de Brizeux et de Victor Massé. Son ami ? Nous sommes tous les amis de Victor Massé. Il a des amis dans le monde entier. C’est le beau privilège des musiciens. Pour admirer le chef d’œuvre d’un statuaire, il faut venir le chercher dans la ville qui le possède. La musique au contraire vient à nous […] Il n’y a pas d’orchestre qui ne soit tributaire de Victor Massé. On le chante dans les salons et dans la rue. Personne ne peut entendre sa musique sans la trouver aimable, et on ne peut aimer sa musique sans l’aimer lui-même, car il y a mis tout son cœur. […] Il était fait pour être heureux. La nature lui avait donné un extérieur aimable, une belle voix, ce qui est un beau cadeau à faire à un musicien, une facilité extrême pour apprendre, le goût du travail, la passion de son art, une imagination puissante, et par-dessus tout, ce qui complète l’artiste, du cœur, beaucoup de cœur. Il eut les meilleurs maîtres, et il fut le meilleur élève de ses maîtres, partout admiré, acclamé et aimé. […] Pendant plus de six ans, il resta cloué sur son lit, le corps paralysé et la tête saine. Il se faisait porter sur le théâtre aux répétitions de Paul et Virginie, et là, étendu sur une chaise longue, les jambes ensevelies sous des couvertures, dirigeait tout. À la première représentation, on avait le cœur partagé entre l’émotion que ses chants faisaient naître et la pitié qu’on éprouvait pour lui-même. On savait que sa maladie était incurable […] Il se rattachait à la vie par ses deux grands amours : ses enfants et sa Cléopâtre. Quand il eût écrit sa dernière note, il regarda ses filles en souriant : À présent tout est prêt, dit-il on peut la jouer sans moi […]

Le poète, dramaturge et librettiste Jules Barbier, qui est l’auteur de la plupart des opéras de Charles Gounod est aussi appelé à prononcer un discours en hommage au compositeur, en tant qu’auteur d’Une nuit de Cléopâtre et auteur en collaboration avec Michel Carré de Galathée, des Noces de Jeannette, de Miss Fauvette, des Saisons et de Paul et Virginie : […] Il est des génie indéniables, mais mal pondérés, chez qui les plus réelles qualités demeurent stériles, faute de se développer dans une juste mesure, qui prennent l’incohérence pour la fantaisie, la pléthore pour l’abondance, l’énorme pour le grand, l’insensé pour le sublime. Chez massé, rien de semblable ; il avait reçu du ciel le sens de cette heureuse proportion qui donne aux œuvres d’art le cadre qui leur convient, qui est aussi éloignée de la pénurie que de l’exagération, qui satisfait à toutes les belles aspirations d’un esprit civilisé sans s’égarer dans les monstruosités, parfois imposantes de la barbarie. L’art de Massé éveille dans mon esprit le souvenir de cette admirable maison carrée de Nîmes, dont la simplicité est faite d’élégance et d’harmonie. Cela n’a pas les prodigieuses échappées de l’art gothique, les grandeurs massives ou les fantasques légèretés de l’art oriental, mais cela résume toutes les qualités de l’esprit grec et latin dans un cadre exquis, parfait, irréprochable, sans scories d’aucune sorte ; un charme pour les yeux, un apaisement pour l’esprit. La supériorité de Massé, c’est qu’il n’a jamais été l’esclave d’aucune théorie : c’est qu’il n’a jamais cherché le succès en dehors de ses propres forces. Il n’a pas demandé aux combinaisons, aux calculs de l’esprit de lui enseigner la peinture des passions, il a demandé aux passions de se revêtir des calculs et des combinaisons de l’esprit. Il a été un homme avant d’être un artiste. L’art n’a été que pour lui qu’un moyen, la grande leçon de la vie, au rebours de ceux qui font disparaître la vie sous les vaines formules d’un art sans conviction et sans sincérité. L’art pour l’art n’était pas sa devise ; il eut plutôt adopté l’art pour la nature. Aussi ne lui suffisait-il pas d’être compris, car tout le monde est compris aujourd’hui ; il désirait encore se comprendre lui-même, ce qui est parfois plus difficile. Il n’avait rien de ces génies de cristal qui s’écoutent vibrer dans un vide infini !... Ce qui vibrait en lui, c’était un cœur de chair plein de sourires et de larmes. Aussi les émotions furent-elles la note dominante de son œuvre. Il se sentait moins attiré par les drames de la vie. Ce fut vraiment un compositeur dramatique dans toute l’acceptation du mot. L’éternel féminin a épuisé toutes les couleurs de sa palette ; avec Galathée, tous les caprices de l’âme qui s’éveille, avec Jeannette. De toutes les tendresses de l’âme qui se résigne ; toutes les larmes et les dévouements avec la Simone des Saisons ; toutes les fantaisies et toutes les élégances avec la Reine Topaze ; toutes les grâces timides des passions chastes avec Virginie ; toutes les effroyables violences des passions emportées avec Cléopâtre. Massé est bien l’homme de Térence à qui rien d’humain ne demeure étranger […] dès ses premières compositions, on pouvait prévoir où le porterait son génie. Ses chants d’autrefois révélaient, avec un artiste prodigieusement soucieux des élégances de la forme, une âme en quête de tous les attendrissements de la passion. C’est cette note dominante qui me frappa le plus dès nos premières rencontres et que résument dans leur pénétrante douleur ces admirables stances à Sylvie ou l’auteur des Satires a trouvé des larmes. Les Chants bretons sont de cette époque. Là l’inspiration de massé s’est volontiers associée à celle de cet autre enchanteur, Brizeux, que j’ai seulement entrevu dans les derniers jours de sa vie, - c’était assez pour l’aimer, - et dont la Marie si touchante, si dévouée, si tendre, ont mérité de prendre place au milieu des héroïnes de son compatriote. C’est par ces premiers essais que Massé préluda au théâtre ; c’est sous le charme de ces premières mélodies que se fonda notre longue collaboration qui ne devait être qu’une longue amitié. En évoquant son souvenir je vois se dresser son image ! Quel fin sourire ! Quel regard charmant ! quelle aimable parole ! Devant la tête pâle et amaigrie des derniers jours, couronnée de cheveux blancs, j’avais fini par oublier la tête blonde et souriante d’autrefois, quand, nous initiant à ses premières inspirations, il nous tenait suspendus à ses lèvres ! Tout reparait à mes yeux ; tout vibre à mon oreille ! quelle grâce ! quelle ardeur ! quelle sincérité ! quelle aurore ! Il revenait alors de Rome et s’il m’est permis de soulever un coin du voile où s’enveloppa sa jeunesse, je vous dirai ce qui le ramenait à Paris un an plus tôt que la Villa Médicis. Il avait laissé en France sa première amie, son affection la plus profonde et la plus tendre, sa mère. À Rome où il emplit ses yeux de lumière, son esprit d’admiration, son cœur d’amour, il s’était mal résigné à cette longue séparation. Aussi, profitant de la tolérance administrative qui autorisait les pensionnaires musiciens à passer hors de l’Italie leur dernière année, s’empressa-t-il de rapporter ses meilleures caresses à cette mère bien aimée qui berçait avec l’espérance des gloires à venir les tristesses de sa solitude.
Le discours terminé, Alice Massé se lève et va étreindre l’ami et ancien collaborateur de son père.

Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou) prononce des stances[1] au pied de la statue :

Le voilà revenu dans sa ville natale,
Le chantre des Saisons, l’un des trois demi-dieux
Que dans ce siècle glorieux
Enfanta Lorient, à vingt ans d’intervalle.
Paris qui l’adorait a conservé son cœur,
Mais un artiste de génie
Dans le marbre a gravé son image chérie.
Et c’est elle aujourd’hui que nous fêtons en chœur.

Accourez, fiers bretons, autour de sa statue
Bombardes et binious célébrez son retour,
Car il était avec amour
De la race bretonne et rêveuse et têtue,
Il était demeuré, comme Auguste Brizeux,
Fidèle au pays de Marie,
Et c’est en souvenir de sa douce patrie
Qu’on le vit jusqu’au bout porter de longs cheveux.

Et toi, mer, qu’il nommait sa première maitresse,
Toi qui l’avais bercé dans ses rêves d’enfant,
Puisqu’il te revient triomphant,
De ta brise embaumée envoie-lui la caresse.
Personne mieux que lui n’exprima de tes flots
L’étrange et sauvage harmonie,
Et les sanglots de Paul retrouvant Virginie
Et ses cris de douleur sont faits de leurs sanglots.

Voyez : il prête encore une oreille inquiète
Au roulis de la mer qui empourpre le couchant
Et cependant une fauvette
Que vous connaissez tous fait entendre son chant
Est-ce l’oiseau qui chante ou la vague qui pleure ?
Silence ! Il perçoit un soupir.
Puisse-t-il le noter auparavant qu’il meure !...
C’est fait : plainte et chanson peuvent s’évanouir.

Oui vous pouvez mourir, flots au lointain murmure,
Et vous, chansons d’oiseaux qui charmez les grands bois,
L’artiste, ami de la Nature,
Le poète inspiré traduit toutes ses voix.
Et le musicien a l’âme d’un poète.
C’est pourquoi tes œuvres vivront,
Chantre mélodieux des Noces de Jeannette,
Tant qu’aux doux mots d’amour, les âmes s’ouvriront.

Car tu n’en fis jamais un objet de réclame,
Tes accents les plus beaux sont mouillés de vrais pleurs,
Et tu passas du rire au drame,
Comme le cœur humain de la joie aux douleurs.
Voilà tout le secret de ton mâle génie,
Et pourquoi nous autres, Bretons,
Qui mourons prisonniers de la mélancolie,
Oui, c’est pourquoi nous te fêtons.
L’an prochain nous viendrons fêter Brizeux de même.
Et vous, Jules Simon, qui fûtes leur ami,
Quand vous vous serez endormi
Dans le sein du Grand-Tout où vont tous ceux qu’on aime,
Nous dresserons aussi votre image auprès d’eux,
Et ceux qui passeront sur la Bôve où nous sommes
Diront que les Bretons honorent leurs grands hommes,
Comme les Grecs leur demi-dieux.

Après l’inauguration, les invités de marque sont conviés à un banquet servit à l’Hôtel de ville.
À ce repas, Auguste Vitu (écrivain, critique d’art et journaliste), prononce à son tour un discours : […] Je n’apporte ici que l’humble hommage d’un ami de Victor massé, qui, parfois appelé à devenir son juge, ne put jamais être que son admirateur. […] Ces honneurs, cette acclamation universelle, je ne sais si Victor Massé les avait rêvés ou prévus ; mais sa modestie, disons mieux, sa fierté hautaine d’artiste convaincu ne les rechercha jamais. Cache ta vie, la devise du sage, quoiqu’il n’eût rien à montrer que de beau, de bien et d’honnête, était aussi la sienne ; il la voulut compléter par cette autre maxime Cache ta mort ! Rappelez-vous les dernières volontés de cet esprit si lucide et si fier jusqu’à sa dernière heure. À l’église, pas de musique pour sa messe mortuaire, rien que le plain-chant des funérailles, sur sa tombe pas de discours. Mais la reconnaissance et les sympathies de ses concitoyens ont magnifiquement déchiré le testament stoïque de cet homme à l’âme tendre, chez qui le génie venait du cœur. […] Le connais-tu l’amour soupirait la Cléopâtre de Victor Massé avec un accent profond d’une coloration mélancolique et poignante. Il le connaissait bien, le doux maître, qui sut inspirer et partager des affections si pures et si fidèles, pour lesquelles il est toujours présent et toujours vivant, comme le père chéri dont la place reste gardée au foyer domestique par une attente qui ne finira pas. Hier, son petit-fils, un enfant de trois ans, né assez à temps pour que l’aïeul put l’embrasser et le bénir à son heure dernière, s’écriait, étonné de ne pas voir auprès de lui notre ami Philippe Gille, s’écriait dis-je Où est donc papa ? Ne va-t-il pas revenir ? Aujourd’hui encore, après trois ans d’absence les filles et le gendre de Victor massé pensent tout bas comme l’enfant : Est-ce-que le père ne va pas revenir ? Ce vœu, Messieurs, grâce à vous, grâce au Comité d’initiative, grâce à la municipalité qui a si bien secondé la généreuse libéralité des souscripteurs, ce vœu plein de ferveur, de tendresse et de foi, semble presque exaucé. Il revit parmi vous, le maître mélodiste, qui au génie de la terre bretonne, le pays de Brizeux et de Chateaubriand, sut allier les grâces ioniennes, mêlant ainsi la senteur des genêts et des bruyères aux myrthes du Pincio et aux roses de Poestum. Sa muse imprégnée des brises mélodiques, qu’elles vinssent de l’Armorique ou de l’Ausonie, ne fléchissait ni ne se desséchait au contact des rudes aquilons d’Outre-Rhin. C’est ainsi que cet artiste charmant et si profondément original put, sans cesser de demeurer lui-même, faire chanter l’un après l’autre ces types si divers, mais d’une séduction également irrésistible : Jeannette et Fior d’Aliza, Simone et galathée, Virginie et Cléopâtre. En racontant ce matin les débuts de Victor massé, M. Jules Simon remarquait avec une finesse malicieuse que ce musicien prédestiné, que ce grand prix de Rome, à qui l’avenir réservait une chaire de composition au Conservatoire et un fauteuil à l’Académie des Beaux-Arts, n’attendit que quatre ans pour obtenir un poème et un théâtre. La justice lui sera venue moins lente après sa mort que durant sa vie. Il n’a fallu que trois ans à ses amis et à sa ville natale pour lui consacrer une rue et une statue. Qu’ils en soient remerciés aussi et qu’ils veuillent me permettre de leur faire une part légitime dans le toast que je vous propose ici : À la chère mémoire de Victor Massé !

L’allocution de Jules Massenet à 21h30, tout ayant été dit pour lui sur Victor Massé, concerne ses deux filles Alix et Zoé mais également son gendre Philippe Gille. Si Alix est présente, sa sœur Zoé est retenue auprès de son jeune fils Victor Gille, alors malade. Pour Jules Massenet rappeler le souvenir de ceux que Victor Massé a tant aimé, c’est encore honorer sa mémoire.

La vie de la statue Victor Massé

En 1887, à peine la statue est inaugurée, qu’un des doigts de sa main gauche disparaît. En 1888, la main est complètement brisée. La ville fait alors refaire la main pour un coût de 500 francs. Quelques années plus tard, en 1908, la main gauche est mutilée. À la demande du maire, elle est refaite par le sculpteur Auguste Nayel pour la somme de 350 francs. Malgré tout, la main disparaîtra à nouveau, le 4 mai 1909. La main qui pèse cinq kilos tombe suite à une bourrasque mais reste entière. Relier la main au bras aurait dû être faite à l’aide d’un goujon mais c’est du plâtre qui avait été utilisé. La main aurait pu être remise à l’aide d’un goujon mais personne ne sait ce qu’est devenu la main, si ce n’est que sur les photographies du monument, Victor Massé est bien amputé de la main gauche.

La légende veut, que réussir à casser la main sans être vu, était un jeu d'étudiant. Il est aussi souvent dit qu'un oiseau était posé sur sa main gauche mais l'oiseau bien visible sur les photographies du 4 septembre 1887 lors de l'inauguration de la statue, est comme posé derrière son bras gauche, sur une branche du tronc sur lequel est assis le compositeur. L’oiseau représenté est un rossignol, celui des Noces de Jeannette. Dès 1887, l’administration des Beaux-Arts projette de remplacer en 1889, la statue par une copie en bronze et de placer le marbre dans un musée parisien ce que la ville de Lorient refuse. Ce bronze exactement semblable aurait dû être présenté à l’exposition de 1889. De toute façon, quand bien même elle aurait été en bronze, elle aurait disparu, puisque fondue, dans le cadre de la récupération des métaux non ferreux en 1942.

Le service de la défense passive imagine en juin 1941, un projet de protection de la statue face aux risques des bombardements. Il s'agit d'un  coffre de bois constitué par des panneaux en planche de sapin du pays qui devait être rempli de sable de rivière. Malgré le plan dressé et le devis de 30 000 francs, la statue n'est pas "emboîtée". En octobre 1941, un camion défonce la grille entourant la statue. Endommagée par les bombardements de janvier et février 1943 durant la Seconde Guerre mondiale, le 26 février 1953 en présence du maire de Lorient, la statue et le socle sont exhumés d'une excavation où les Allemands les avaient jetés car ils entravaient la circulation des camions allemands au carrefour de La Bôve et de la rue du Port. Le marbre de Massé n’a alors plus de jambes, plus de tête, et a perdu son bras droit. La statue, œuvre du sculpteur Antonin Mercié, est donc très endommagée et ne sera pas réinstallée. Aujourd’hui disparus, les restes ont dû être détruit.

Le mercredi 8 mars 1922, la ville de Lorient célèbre le centenaire de la naissance de Victor Massé par un gala donné au Théâtre municipal du cours de La Bôve où est joué Galathée et Les Noces de Jeannette.


[1] Poème lyrique, religieux ou élégiaque, formé de strophes de même structure.

Témoignages de ses contemporains

Poème de René Asse (poète, parolier d’opéra) écrit à Lorient en août 1887 :

Comme à Félicien David et Berlioz
Le Génie paru, te couvrant de ses ailes
Le biniou breton, chantant : Ann ini goz
T’appris le lourd secret des gammes immortelles.

Et toi, l’enfant formé sur nos rives, Massé,
Toi, le lyrique ému, que Brizeux, le poète,
Sur un coin d’Océan avait presque bercé,
Toi, tu vis l’Art et crus en atteindre le faîte,

Il t’a souri, Bisson, l’enseigne de vaisseau !
L’enfant de Lorient, mourant au mot : QUAND MÊME !
Te montrant comment vaincre en sauvant son drapeau,
T’avait aussi montré du doigt comment on aime.

Soldat, musicien, poète, tout est là !
L’un sauve sa Patrie et, l’autre, l’Art qui tombe ;
Quand on vise la Gloire, on meurt avec éclat…
Tu rêvais le succès, sans regarder la tombe !

Oh ! Nous n’oublierons pas tes œuvres ! Le Destin
Avait marqué ton front de la main de ces fées
Qui, décrochant des cieux l’étoile du matin,
En font une auréole égale à des trophées.

Autour de ton berceau, d’avance protégé,
Tous les bardes émus de la vieille Armorique,
Au nombre des élus du jour t’avaient rangé,
Te chantant chaque nuit leur ballade celtique.

Et tu les écoutais songeur ! Le Scorff profond,
Les rives du Blavet, le coin de Saint-Christophe,
T’entraînaient vers un Art dont tu cherchais le fond,
Vagues inspirateurs de ta première strophe.

Douces chansons du Mai, Gestel et Keroman,
Joyeux Pardons où va s’envoler la jeunesse,
Et toi, sombre Pouldu, vous fûtes le roman,
Le premier qu’ébaucha sa lyre enchanteresse !

Ainsi notre Bretagne a vu tes doigts frémir
Aux bords mystérieux de sa mer agitée ;
C’est là qu’enfant pensif, tu venais t’endormir,
Nouveau Pygmalion caressant Galatée.

Elle te semblait belle aux bruits des coupes d’or
Dont l’éclat métallique avivait les longs rêves ;
Tu la voyais plus chaude et plus charmeuse encore,
Quand la vague fuyait vers l’infini des grèves.

Et quand passait, pieds nus, quelque fille aux yeux bleus,
Conduisant ses bœufs noirs, ou portant sur sa tête
Ses deux jattes de lait, tu pensais aux aveux
Si tendres, si touchants des Noces de Jeannette.

Le cœur ivre, assoiffé de vastes horizons,
Pensant à nos rochers, plein de pieuse extase,
Ta brillante baguette embellit les Saisons
Et jette ses rubis à la Reine Topaze.

Puis, portant tes regards vers les palmiers lointains,
Où le drapeau français vengeait la tyrannie,
Ton cœur se sentit battre aux baisers clandestins,
Aux timides sanglots de Paul et Virginie.

Hélas ! Tu les voyais s’aimer, loin du pays,
Loin de ce sol natal dont le souffle console.
Toi-même, n’étais-tu pas l’exilé, dans Paris,
Ce grand tombeau du cœur où le rêve s’envole ?

Et la Mort t’a saisi bien jeune pour un Art
Dont tu portais si haut l’immortelle bannière ;
Ta nuit de Cléopâtre a dévoilé trop tard
Jusqu’où pouvait monter ta lyre large et fière.

Si nous couvrons de fleurs ton berceau triomphant,
Si nous rendons hommage à ta grande figure,
C’st qu’on est fier ici de t’avoir pour enfant,
Et que ton œuvre amie est et restera pure.

Salut, Massé ! Salut ! Tout le vieux sang breton
Qui, comme un flot d’amour, circule dans tes veines,
Revivra dans ton œuvre et dans son rejeton…
Nous aimons la Patrie et les douleurs humaines !

Nous comprenons l’amour ! Nous comprenons le droit !
Nous aimons l’Art ! Enfin, nous aimons le poète !
Si notre ciel est gris, si notre sol est froid,
Tout ce qui touche au cœur est une grande fête,

Et c’est pourquoi, Massé, nous nous découvrons tous
Devant ton ombre aimée et devant ta statue.
Ton souvenir ému vit encore avec nous…
Sois fier de ton pays ! Lorient te salue !

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Poèmes de Léon Durocher, né Léon Düringer à Pontivy (poète, dramaturge, humoriste, chansonnier de cabaret à Montmartre, directeur du Fureteur Breton) adressés pour l’occasion à Joseph Bellec, professeur au lycée de Lorient

LORIENT
La mer en souriant Expire sur la grève,
Et le flot à l’appel du léger aviron
Hennit comme un coursier froissé par l’éperon
D’un cavalier trottant dans les brumes du rêve…

Le vent hurle et rugit dans son rauque clairon
Sur l’onde qui se cabre effarée, et soulève
Une rumeur d’où sort le cliquetis du glaive
Grinçant dans le galop d’un sinistre escadron…

Que la mer en fureur torde son sein qui gronde,
Que sa lèvre au baiser du soleil l’inonde
Réplique en bégayant comme l’enfant qui dort.

Toujours près de la mer celui dont le génie
Tamise dans le vent une blonde harmonie
Sur son luth argenté fixe le rythme d’or...

LES NOCES DE JEANNETTE
Digue din don… Salut ! Ô Noces de Jeannette…
Jeannette ! frêle enfant qu’un fiancé brutal
Écoute soupirer ses notes de cristal :
Tel un chêne qu’émeut la lyre du poète…

Chante !... Ton chant, perlé comme l’hymen auroral
Des oiseaux éveillés sur la ramée en fête,
Gazouille et, modulant une vive ariette,
Semble agacer la flûte au trille virginal…

Va ! quand j’erre le soir par la ville endormie,
Sur le vieux toit qui cause avec l’étoile amie
Si j’entends s’envoler quelque refrain heureux :

C’et quelque jeune fille enchaînée à la peine
Qui, le cœur effleuré de pensés amoureux,
Se fredonne : Cours, mon aiguille, dans la laine…

GALATÉE
Lorsque dans la clarté d’un marbre étincelant
S’élança, les seins nus, la belle Galatée,
E lorsque dans l’orgueil de sa blancheur lactée,
Déesse radieuse, elle cambra son flanc :

Le sculpteur, ébloui par son œuvre troublant,
Lui commanda de vivre… Or la vierge enchantée
Eut un tressaillement sous sa robe argentée,
Et ses veines d’azur se rosèrent de sang…

Mais l’artiste oublieux en sa folle allégresse
Négligea de suspendre avec une caresse
À sa lèvre pourprée où flambe le soleil,

Un couplet inspiré comme un glouglou sonore,
Un couplet ruisselant comme le jus vermeil
Dont l’écume bouillonne aux lèvres de l’amphore…

LA REINE TOPAZE
O sœur d’Esméralda, svelte bohémienne,
Sous les grelots dansants de ta franche gaieté
Comme elle tu souris à ta virginité,
Comme elle tu t’éprends d’un brave capitaine…

Mais toi dont le corset de diamants pointé
Moule le sein bruni d’une patricienne,
Tu reverras les tiens, et Venise, la reine
Qu’aiment les flots jaloux de sa limpidité…

Oh ! redis-nous encore ta chanson fugitive,
Douce comme le miel de l’abeille, naïve
Comme un battement d’aile au souffle du zéphir :

Si douce que parfois près du comte en extase
Rosine dont la gorge étouffe un gros soupir
Répète le refrain de la Reine Topaze…[1]

PAUL ET VIRGINIE
Avez-vous ébauché la vision lointaine
D’une île où près des flots par les ondes battues
Les bambous assoupis et les tièdes cactus
Exhalent dans la brise une suave haleine ? …

Sous les grands bananiers deux enfants ingénus
Au bruit du flot mourant sur la plage sereine
Sentent leur sang courir inquiet dans leur veine
Et leur sein s’agiter de frissons inconnus…

Par les cieux attentifs et par l’astre de flammes,
Ils unissent l’essor candide de leurs âmes
En regardant la mer vers les sables monter…

Et le doux Bernardin, écartant les lianes,
Murmure au vent berceur des plaintives savanes :
Qui donc, ô mes enfants, vous apprit à chanter ?...

V. MASSÉ
Qui ?... – Toi, toi, Maître, qu’une fée
Abreuva de tendres accents
Cueillis sur l’écaille d’Orphée,
Toi pour qui la brise étouffée
Forme des motifs caressants…

Toi, dont miroitent sur la bouche
Des ruisseaux de miel parfumé
Où frémit le verbe qui touche,
Baiser qui passe ou cri farouche,
Âme du monde inanimé…

Toi qui mêles à ta magie
La nature où gémit tout bas
Comme une plainte d’élégie
Qui proteste contre l’orgie
Et que la foule n’entend pas…

Toi qui sais ravir aux prairies
La cantilène des roseaux
Aux vents leurs libres sonneries,
Aux forêts, aux branches fleuries
L’ode pimpante des oiseaux…

Chante, ô Maître, accorde ta lyre,
Qui, docile à l’esprit vainqueur,
Doit, sur ses fibres en délire,
Dans la langue des dieux traduire
La langue ineffable du cœur.

Chante, ô Maître, où l’on te révère,
Puisque pour s’imprégner des cieux
Notre enthousiasme préfère
La science du gai trouvère
Au pédantisme soucieux…

SANS TITRE
O docteurs de la Germanie,
Traînez vos lourds couplets et vos hymnes chagrins
Nous gardons la chanson bénie
Qu’emportent d’agiles refrains :

La chanson qui vint d’Italie,
Éclose dans un rêve harmonieux des flots,
Interprète dans la folie
Plaque un concert sur des sanglots :

Cette sœur de la Poésie
Qui frottant les parois du calice de l’Art
Fait pétiller sur l’ambroisie
La mousse ardente du nectar :

La chanson, messagère ailée
Dont l’échelle de soie invoque le secours,
Et qui traverse la mêlée,
Démon du cuivre et des tambours…

SANS TITRE
Oh ! Longtemps notre âme candide
Fleur vivante, pareille au léger papillon
Qui lutine la rose à la corolle humide
Et qui se grise d’un rayon,

S’enivrera d’une musique
Claire comme les chants alertes des Gaulois,
Douce comme les airs pleurant au fond des bois
Et des vallons de l’Armorique…

ARMORIQUE
Armorique, Armorique, au penchant des coteaux
Chevelus que tapisse un manteau de bruyères,
Sur les flots gazouillants de tes chastes rivières
Qui sous leurs dais ombreux roulent leurs nappes d’eaux.

Près des talus pensifs où tremblent les bouleaux,
Parmi les genêts d’or et les vertes fougères,
Sur les vagues d’azur secouant leurs crinières
Écumantes aux flancs des rapides bateaux…

Frémit l’écho divin des notes attendries
Dont nos pères berçaient leurs fraîches rêveries
À la face de l’aube et du dôme étoilé…

Songeurs, penchez le front sous la brise, qui garde
Dans les vagues accords de son murmure ailé
Comme un frisson passé sur la harpe du barde.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dans l’ouvrage Paris : souvenirs d’un musicien, édité en 1907, son ami et élève, le compositeur Henri Maréchal le décrit :
[…] Blond, le teint un peu coloré, il avait les traits d’une régularité parfaite, avec les yeux doux et rêveurs ; une moustache longue et fine ainsi qu’une abondante barbiche encadraient une bouche assez belle dont le sourire habituel relevait un peu les coins, et donnait au visage comme une expression d’élégance dédaigneuse et de légère amertume. Le front, très développé, se perdait dans une calvitie devenue complète vers la trentième année, et qui laissait voir une tête d’un superbe modelé. De taille moyenne et les épaules larges, sa constitution était robuste […] Il était simple de manières et d’une exquise affabilité ; […] Son esprit, cultivé un peu sur le tard, était distingué néanmoins ; ce n’était pas qu’un musicien possédant bien son art ; il aimait l’art dans toutes ses manifestations, et surtout l’art sincère, honnête, clair et bien portant. […] Il aimait à rappeler […] ces souvenirs de jeunesse, au milieu des ennuis du présent, illuminaient un moment son regard, amenant même un rire large et sonore qui découvrait de belles dents blanches. Le fait était très rare, et lorsqu’on lui en faisait la remarque, comme un oiseau qui cache sa tête sous l’aile, il reprenait son attitude ordinaire et disait que la mélancolie est la température moyenne de l’âme. Sa sensibilité était extrême, un rien l’irritait ; un rien le consolait aussi. C’était un travailleur opiniâtre, et malgré les impérieuses nécessités de la vie qui l’obligèrent à remplir les fonctions de chef des chœurs de l’Opéra pendant vingt années, malgré sa classe au conservatoire, des leçons, l’Institut et l’énorme quantité de temps et de dérangements qu’entraînent toutes ces occupations, il a écrit vingt opéras, des recueils de mélodies, des cantates de circonstances, etc. […] Massé, dont la tête bretonne renfermait tant de solides qualités, manquait cependant de souplesse, il faut le reconnaître. […] Les Noces devinrent un effroyable cauchemar pour Massé ; non pas qu’il lui fût désagréable de voir sa charmante partition si bien vivante, ou qu’il la répudiât, loin de là ; mais il songeait avec tristesse que d’autres ouvrages, qui lui semblaient se rattacher à un art plus élevé, étaient par trop délaissés, et il eût volontiers donné cinquante représentations des Noces pour dix de ses Chères Saisons ! […]

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dans une lettre du 22 août 1887 adressée à Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou), le peintre Alexandre Cabanel s’exprime depuis Mont-Dore sur Victor Massé à l’époque où ils sont tous les deux en pension à la Villa Médicis :
C’est auprès du lit de notre ami Ernest Hébert, malade, resté à Rome un certain nombre d’années après la fin de sa pension, que naquit l’inoubliable camaraderie qui s’établit entre Victor massé et moi à la Villa Médicis, sous le directorat de M. Victor Schenetz. […] Lorsqu’il parlait de son art sa verve était intarissable et éblouissante : c’était l’entrain de la jeunesse la plus complètement douée et la mieux équilibrée : il n’était pas possible d’entrer dans la vie avec plus de dons naturels et de rayonnements ! Son esprit avait des éclats roses et clairs, reflets absolus de sa nature et de son génie Il était heureux de vivre de cette vie d’étude, d’indépendance et d’abnégation comme l’indiquent assez d’ailleurs sa sérénité et la franchise de son art. […] notre illustre ami s’abandonna entièrement à son art dont l’étude approfondie lui valut cette souplesse de talent qui est le vrai caractère du génie. Malgré ses dons exceptionnels qui auraient pu le rendre vain, il sut au contraire s’intéresser à tout et à tous, se rendant bien compte de ce que coûtait le talent ; […] En un mot il représentait pour moi, une des plus belles expressions des grands artistes : juste et généreux. Il avait comme les natures brillantes des retours sur lui-même assez brusques, se traduisant par une mélancolique réserve, qui était le fond de son caractère, ce qui explique l’expression adoptée pour le portrait que je fis alors ;

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Propos de Jean de La Rouxière, après les funérailles de Massé sur sa période à Rome :
Victor massé était alors un beau jeune homme blond avec les yeux bleus. La tête avait déjà la rondeur et la solidité qui caractérise le breton de la race des Gaëls. […] C’est que personne ne fut à un plus haut degré que lui l’esclave de son art. Il revoyait sans cesse ses œuvres et les corrigeait jusqu’à ce que son idéal fût réalisé.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dans une lettre du 19 avril 1887 adressée à Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou), le peintre Ernest Hébert s’exprime depuis Rome sur Victor Massé à l’époque de sa pension à la Villa Médicis :
Il avait une gaîté charmante, un talent des plus aimables et des plus communicatifs, car il chantait à merveille et jouait du piano en maître ; nous lui devons de bien délicieuses heures passées à l’entendre nous révéler les trésors des grands maîtres qu’il savait nous présenter de façon à nous pénétrer d’admiration. Quelle grâce, quel charme il donnait à certaines mélodies de son maître Halévy. Ajoutez à cela une physionomie des plus heureuses par les traits et par l’expression, et vous aurez une idée du Victor Massé de cette admirable période, trop tôt suivie pour nous tous des angoisses et des combats de la vie de Paris. […] Je suis très content que Gille vous ait confié le triste dessin que j’ai fait d’après lui sur son lit de mort, comme un hommage rendu à sa mémoire, mais le portrait de Cabanel aurait peut-être mieux convenu pour donner à vos lecteurs l’idée de l’auteur […]

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Richard Wagner qui méprise l’opéra-comique dit à propos des Noces de Jeannette :
Je me rappelle avoir assisté à la représentation d’une petite pièce dans laquelle deux paysans chantaient des motifs d’une simplicité qui m’a beaucoup plu. Je me suis demandé pourquoi les compositeurs français n’écrivaient pas plus souvent dans ce style que tout le monde comprend et qui paraissait plaire à tout le monde.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dans une lettre du 11 août 1887 adressée à Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou), le poète, dramaturge et librettiste Jules Barbier parle notamment d’une œuvre de Massé qui n’a jamais vu le jour Crispin en campagne :
C’est chez Henri Thénard, au milieu d’un cénacle d’amis qui se nommaient, Augier, Ponsard, Carré, Gérôme, Meissonnier, Mermet ; etc, etc, que nous nous rencontrâmes pour la première fois […] ce furent les Chants d’autrefois qui devinrent l’occasion fortuite de cette vocation improvisées. Ces adorales mélodies, aujourd’hui négligée, mais non dépassées donnèrent tout d’abord la véritable note du talent de Massé. L’admirable façon dont il s’en faisait l’interprète ajoutait encore à leur charme. L’admiration fut la première étape de notre sympathie, et le musicien nous fit aimer l’homme ; notre amitié pour l’homme nous fit les collaborateurs du musicien. Cette collaboration commença par un certain Crispin en campagne qui ne vit jamais le jour ; poème un peu trop fantaisiste, merveilleuse partition. Plus tard, je retouchai au livret pour en rendre la représentation possible, mais Massé, retenu par le respect de ses grandes œuvres, n’osa pas livrer au public cette inspiration de sa jeunesse. Je n’ai pu en rassembler les feuillets épars, et nous ne sommes plus que deux à nous en souvenir, Émile Augier et moi. […] le caractère principal de la musique de massé est la sincérité. Il a horreur du charlatanisme et ne s’adresse qu’à l’âme, aussi son œuvre survivra-t-elle, comme tout ce qui est vrai aux produits frelatés de la mode et du mensonge. […] La musique de Massé était à l’aise avec mes vers, comme mes vers semblaient aller au-devant de sa musique. […] Son cœur donna dans Virginie ses notes les plus touchantes ; son génie s’éleva dans Cléopâtre aux plus hautes conceptions. Il put jouir encore de l’éclatant succès de l’une ; il mourut les yeux fixés sur l’aurore prochaine de l’autre.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Dans une lettre du 11 août 1887 adressée à Léon Séché (directeur de la Revue illustrée de Bretagne et d’Anjou), le poète, dramaturge et librettiste Jules Barbier au sujet de l’opéra Les Saisons :
Les Saisons, acclamées d’avance par tous les échos du théâtre, ne lui valurent qu’un succès d’estime qui devait lui ouvre toutefois les portes de l’Institut. Je crois que nous arrivâmes trop tôt et que certaines recherches de réalisme où se complut avec nous M. Perrin, furent ce jour-là en avance sur les habitudes du public. […] Sans rien modifier de cet aspect bien paysan de la pièce, nous y avons fait depuis d’importants changements qui lui assureront, je l’espère, une autre fortune le jour où quelque théâtre s’avisera de la ressusciter. Ce remaniement des Saisons a été le dernier travail de massé qui, sans toucher aux grandes lignes de sa partition, a voulu lui mette une robe neuve et en raviver les couleurs.

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Auguste Vitu, écrivain, critique d’art et journaliste dans un article du journal Le Figaro :
Il appartient tout entier à l’école française par le caractère de son talent, l’abondance, la pureté, la clarté de l’inspiration mélodique, mais à cette branche particulière de l’école française chez qui l’expression, la grâce attendrie ou pathétique, le sentiment et la passion, plus naturellement mélancoliques qu’enjouée, tiennent plus de place que les éclats de la gaîté ou de la joie. Cette nuance de l’art français pour ne pas remonter au-delà des temps modernes, dérive de Méhul et va se continuant par Boïeldieu, Hérold, Halévy, jusqu’à nos jours pour aboutir à Victor Massé et à Gounod.

Ils ont tous ce trait commun de génie musical qu’ils n’ont jamais cherché à faire pénétrer chez l’auditeur les sentiments de leur âme par aucun procédé que celui de l’invention mélodique. Doués d’une science plus ou moins étendue, très forte et très vibrante chez les uns, moins assurée et plus discrète chez les autres, ils n’accordèrent jamais au travail symphonique qu’un rôle complimentaire, très intéressant sans doute mais subordonné.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Propos du journaliste Pierre Véron dans le journal habituellement caustique le Charivari :
On octroie tant de statues à tort et à travers, qu’il faut saluer exceptionnellement quand il s’agit d’une gloire de bon aloi. C’est le cas pour Victor Massé, qu’on piédestalise à Lorient. Massé n’était pas de ceux qui chantent pour ne rien dire. Ce fut un de nos derniers mélodistes. Quel dommage qu’il ait emporté son secret dans la tombe comme disent les mélodrames. L’avènement des wagnéromanes n’avait été sans contrister Massé. Un jour, nous en causions. – Que voulez-vous me dit-il. Il paraît que je suis vieux jeu : quand je compose, je cherche à me comprendre.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Marcel Proust parle de Victor Massé dans son ouvrage Un amour de Swann, la deuxième partie du roman Du côté de chez Swann qui ouvre en 1913 l’œuvre À la recherche du temps perdu (Un amour de Swann est édité séparément en 1930) :
Ce n'est pas de la colère, pourtant, se disait-il à lui-même [personnage de Swann, un bourgeois très cultivé], que j'éprouve en voyant l'envie qu'elle [Odette de Crécy qui souhaite aller voir sans lui l’opéra Une nuit de Cléopâtre] a d'aller picorer dans cette musique stercoraire. C'est du chagrin, non pas certes pour moi, mais pour elle ; du chagrin de voir qu'après avoir vécu plus de six mois en contact quotidien avec moi, elle n'a pas su devenir assez une autre pour éliminer spontanément Victor Massé !

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Victor Massé est très présent dans la littérature de son ami Jules Verne :

  • dans Paris au XXe siècle il rend hommage à son ami et conseille de goûter ces inspirations simples et vraies de Massé, le dernier musicien de sentiment et de cœur.
  • dans Les Enfants du capitaine Grant pour un moment chanté accompagné au piano avec un goût parfait des passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor Massé.
  • dans Vingt mille lieues sous les mers, il fait parti des compositeurs préférés du capitaine Némo (dans l’édition in-18
  • dans L’île à hélice, parmi d’autres, il cite Massé comme l’un des célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle.

[1] À cette époque, dans les théâtres de province, au moment de la leçon de chant du Barbier de Séville (opéra de Rossini créé en 1816), le personnage de Rosine chante alors la romance de l’Abeille de La Reine Topaze.

Retour en haut