Lucienne (Sala) Segal (née Okrent) (1906-1944)
Liliane Segal (1934-1944)
Décédées à Auschwitz en déportation
De Cracovie à Paris
Sala Okrent est née à Cracovie le 1er septembre 1906. Son père, Leib Okrent, est courtier en grains et sa mère Chana Okrent (née Wendum), est femme au foyer. Son frère et ses sœurs plus âgés sont Daniel, Régine, Paula et sa petite sœur s’appelle Gisèle.
Au début des années 1930, Sala (Lucienne) Okrent rejoint son frère Daniel à Paris, où il est bijoutier joaillier et réside rue de Lamartine avec sa femme, Odette, et ses deux enfants, Jacqueline et Micheline. Près d’eux résident aussi ses deux autres sœurs : Régine qui a épousé Max Silbermann en 1924 et Paula.
Lucienne viendra s'installer à Lorient en 1936 où elle rejoint sa soeur Gisèle qui tient à Lorient le commerce À l'ours Polaire avec son époux Léopold Rosenbaum.
Le 22 octobre 1931, Sala Okrent se marie avec Gilles Segal, né à Paris dans le 18e arrondissement le 25 août 1902. Il est le fils de Lazare Segal (tailleur qui est alors décédé) et de Ghesela Tendler. Gilles Segal réside au 70 rue Rodier, il loge chez sa mère. Ils exploitent en commun un commerce en draperie qui fait faillite en 1932. Gilles Segal devient alors marchand forain en tissus et bonneterie.
Lucienne et Liliane Segal à Lorient
Par mariage, Sala est naturalisée française et prend le prénom de Lucienne. La fille du couple, Liliane, naît le 1er août 1934 à Paris dans le 18e arrondissement. Puis le couple se sépare : Lucienne Segal et sa fille Liliane apparaissent sur le registre de recensement de Lorient de 1936 : elles résident au 36 rue maréchal Joffre (cours de Chazelles). Lucienne travaille pour sa sœur Paula, qui tient un commerce de tissus et bonneterie : Le Parisiana à Paris.
À Lorient, Lucienne Segal retrouve son autre sœur, Gisèle mariée à Léopold Rosenbaum, maître-fourreur domicilé au 40 rue maréchal Foch. Commerçants, ils tiennent le magasin de fourrures À l’Ours Polaire. Le couple Rosenbaum a une fille, Solange Aline qui est née le 30 juillet 1935.
Paula Okrent décède à Paris des suites d’un accident de voiture le 24 avril 1938. Pour assurer la subsistance de Lucienne, son frère, Daniel, se porte acquéreur le 1er mai 1939 d’un magasin sur Lorient [1]. Un magasin de bonneterie mercerie également appelé Le Parisiana situé au 21 rue des Colonies à Lorient. Lucienne travaille seule dans ce commerce où elle vend des tissus.
La période de l’Occupation
Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, Lucienne Segal subit les mesures d’exclusion antisémites imposées à tous les commerçants juifs lorientais. Elle doit d’abord afficher la mention Entreprise juive sur la vitrine de son magasin. Puis, le commerce fait l’objet d’une spoliation, dans le cadre de la politique d’aryanisation économique mise en place par le régime de Vichy. Des administrateurs provisoires sont nommés. Le magasin ferme le 17 février 1941. Le stock évalué à près de 140 000 francs est vendu pour seulement 47 000 francs.
Le local est ensuite réquisitionné par les autorités allemandes au profit d’une entreprise de blanchissage et repassage travaillant pour les Allemands. Le bâtiment est sinistré lors des bombardements de Lorient dès le début de l’année 1943.
Lucienne Segal et sa fille Liliane quittent Lorient et se réfugient à Plouay, où elles logent à l’Hôtel des Voyageurs. Liliane participe au spectacle de Noël de l’école publique de Plouay en 1941 où elle apparaît comme la Reine de Neige. Elle est vive, joyeuse, a de nombreux amis et selon une de ses anciennes camarades de classe, apparaît plus mûre pour son âge. Elle semble être également plus libre car sa mère est absente la journée pour travailler, peut-être à Lorient ou à Plouay. Roselyne Gau, une camarade de classe de Liliane à l’école laïque de Plouay se souvient d’elle :« C’était une enfant joyeuse, qui paraissait plus grande que son âge. Vous auriez vu comme elle était belle ! »
Mais les mesures de persécution contre les personnes juives se durcissent et les archives montrent qu’elles font l’objet d’une surveillance pointue à la fois de la part des autorités françaises et des autorités allemandes. En juin 1942, Lucienne Segal reçoit au commissariat de police de Lorient, comme sa fille, l’insigne de l'étoile juive qu’elles doivent porter . On signale qu’elle n’est plus vue à Lorient à compter du 2 juin 1942 et la police confirme le 28 octobre 1942 qu’elles sont installées à l’Hôtel des Voyageurs à Plouay. Par ailleurs, la police précise que la jeune femme effectue l’obligation faite aux personnes juives du pointage hebdomadaire, de manière plutôt régulière[2].
À ce moment, de nombreuses personnes juives recensées en 1940 ont quitté le Morbihan dont la sœur de Lucienne, Gisèle Rosenbaum. Avec sa fille Aline, elles ont réussi à franchir la ligne de démarcation et à rejoindre le mari de Gisèle, Léopold Rosenbaum, au Puy-en-Velay.
Dans le Morbihan, les juifs recensés ne sont plus très nombreux. Une note de la direction départementale des renseignements généraux du 26 mars 1943 mentionne une liste de 24 personnes juives dans le Morbihan, dont Lucienne et Liliane Segal[3]. Les personnes juives recensées dans le Morbihan sont également dans le viseur du Délégué Régional adjoint des sections d’enquête et de contrôle du Commissariat Général aux Questions Juives à Rennes. Nommé depuis décembre 1942, il détient des listes avec les noms et les adresses de ces personnes[4].
Le danger augmentant, on recommanderait à Lucienne Segal de quitter Plouay. Fin 1943, Lucienne Segal et sa fille se réfugient à Guémené-sur-Scorff et logent à l’Hôtel du Scorff. D’après le registre, Liliane rentre à l’école publique de filles le 18 octobre 1943 où elle se fait rapidement des amis.
L’arrestation et la rafle de janvier 1944
Début janvier 1944, les autorités allemandes procèdent à une rafle qui touche l’ouest de la France. Les autorités françaises de collaboration fournissent les renseignements. Pour le procès du Délégué Régional du Commissariat Général aux Affaires Juives en 1946 à Rennes, des témoins survivants ont décrit le processus menant à leur arrestation : quelques jours avant, le Délégué Régional ou l’un de ses collaborateurs miliciens se rendaient sur les lieux pour vérifier les adresses[5].
C’est le 4 janvier 1944 que Lucienne Segal est arrêtée à Guémené-sur-Scorff suite à une dénonciation. Les Allemands arrêtent également sa fille Liliane, à l’école de Guémené, devant ses camarades de classe. La mère et la petite fille sont internées le 4 janvier 1944 dans la prison de Vannes. Elles y restent pendant 29 jours. Avec elles, sont internées dans la prison de Vannes d’autres personnes juives arrêtées le 3 et 4 janvier 1944 : Rachel Benzon demeurant à Quiberon, sa tante Léa Cohen, commerçante de Vannes, Joseph Cohen de Vannes, mari de Léa Cohen, Joseph Adato de Guilliers, Antony Fleur de Quiberon et Abram Markovicz de Cléguérec. Joseph Cohen est libéré parce qu’il est précisément de religion caraïte.
Toutes les autres personnes sont transférées le 2 février 1944, dans la nuit, et internées à Drancy le 3 février 1944. À Drancy, les détenus doivent déposer leur argent et vivent dans ce camp de transit pendant une semaine. Ces sept personnes sont ensuite déportées à Auschwitz-Birkenau par le convoi n°68 qui part de la gare de Paris-Bobigny le 10 février 1944. 1502 personnes sont emportées dans ce convoi. Le convoi arrive le 13 février 1944 à Auschwitz. 236 hommes et 61 femmes sont sélectionnés pour les travaux forcés dont Rachel Benzon et Joseph Adato. Les 1229 déportés restants dont Lucienne et Liliane, sont assassinés dans les chambres à gaz dès leur arrivée. Âgée de 9 ans, Liliane est la plus jeune déportée du Morbihan.
Le sort des membres de la famille durant la Seconde Guerre mondiale :
Rachel Benzon survit à la déportation et revient en Bretagne où elle témoigne notamment à l’encontre du Délégué Régional du Commissariat aux Affaires Juives incarcéré à Rennes en 1945.
Daniel Okrent, le frère de Lucienne, est déporté à Auschwitz le 7 octobre 1943 et survit à la déportation.
Gisèle Rosenbaum, sœur de Lucienne, son époux Léopold, et leur fille Solange Aline se réfugient au Puy-en-Velay au cours de l’année 1942 et survivent à l’occupation. Ils se réinstallent à Lorient en 1946 et leur deuxième fille, Hélène, naît en 1950.
Paula Okrent est décédée avant la guerre. Régine Okrent disparaît en 1942, peut-être arrêtée et tuée lors du passage en ligne de démarcation.
Les parents de la fratrie Okrent, restés à Cracovie, Leib et Chana Okrent, sont assassinés par les nazis à Wieliczka, probablement fusillés avant 1942.
La mère de Gilles Segal, Ghesela/Gisèle Tendler, est déportée sans retour le 18 juillet 1943 à Auschwitz.
Gilles Segal, mari de Lucienne, survit à l’occupation et retrouve l’appartement du 70 rue Rodier à Paris après la guerre. Il décède le 13 octobre 1978 à Clamart.Le parcours tragique de Lucienne et Liliane Segal a marqué de nombreuses personnes qui les ont connues. Des témoignages ont été recueillis pour différentes institutions d’histoire et de mémoire.
À Guémené-sur-Scorff, une plaque sur le monument aux morts rend hommage à Lucienne et à Liliane Segal.
[1] AN AJ38/4789
[2] AD56 1526W209
[3] AD56 1526W205
[4] AD35 213W72
[5] AD35 213W71
Sources :
Archives municipales de Lorient
Archives municipales de Paris
Archives municipales de Quimperlé
Archives départementales du Morbihan
Archives départementales d’Ille-et_Vilaine
Archives nationales
Comité Histoire et Patrimoine de Plouay
Mémorial de la Shoah à Paris
Mémorial de Yad Vashem
Arolsen Archives - International Center on Nazi Persecution
Les Cahiers du Faouëdic, n°12 – article le Lycée Dupuy de Lôme pendant la guerre 1939-1945 (pour le témoignage sur l’arrestation de Liliane Segal), septembre 1999. Édition de l’Université du Temps Libre du Pays de Lorient, Robert Le Roy
À la croisée des destins, les Juifs dans le Morbihan 1939-1944, essai pour l’association Mémoire Yzkor Morbihan, 2002. Braun Ilan
Journal Le Nouvelliste du Morbihan
Journal Le Matin
Journal Ouest-France
Photographies propriété d’Hélène Rosenbaum Gast
Recherches et texte par Hélène Rosenbaum Gast, Françoise Pédro enseignante en histoire-géographie.